Au Maroc, les pénuries de médicaments ne se résument plus à un simple problème d'approvisionnement. Pour certains patients, elles entraînent une rupture de traitement, des rechutes, une aggravation de la maladie, voire, dans les cas les plus dramatiques, la mort. De la psychiatrie à l'oncologie, médecins, pharmaciens et patients alertent sur les conséquences humaines de ces indisponibilités.
Par Z. A.
Il s’appelait Brahim et à la mi-juillet, à seulement 32 ans, il perd la vie. Le jeune homme n’arrivait plus à trouver le médicament nécessaire pour soigner son hyperthyroïdie au Maroc. Le natif de Marrakech a succombé à la suite de symptômes liés à l’arrêt du traitement. Ce cas n’est pas unique. Il n’y a pas de chiffres officiels, mais certains malades souffrent de la pénurie des médicaments qui touche le Royaume.
D’autres malades ne décèdent pas, mais vivent de grosses difficultés avec les conséquences qui peuvent découler de l’arrêt ou du changement soudain de traitement. Khadija, patiente diagnostiquée depuis 2019 du trouble bipolaire, avait réussi à trouver une stabilité grâce à un traitement. Mais depuis 2024, elle n’arrive plus à trouver le Teralithe. Ce régulateur d’humeur qui est la base de son traitement. «C’est le seul qui fonctionne réellement avec ma maladie. Depuis qu’il est introuvable au Maroc, j’ai beaucoup de difficultés. J’alterne entre des phases maniaques et dépressives. C’est difficile à gérer au quotidien, même si je l’ai remplacé par d’autres régulateurs d’humeur, ils ne sont pas efficaces pour moi. J’ai donc perdu ma stabilité», confie-t-elle.
Pendant plusieurs mois, la patiente a pu s'approvisionner en Téralithe auprès de pharmacies françaises et espagnoles. Mais cette possibilité a pris fin lorsque les pharmaciens ont cessé de lui délivrer le médicament. Dans certains cas, le problème «n’est pas forcément lié au Maroc ou à la mauvaise gestion. Le problème est international, multifactoriel et dû essentiellement à une concentration de production de principes actifs», précise Abderrahim Derraji, docteur en pharmacie et fondateur des sites pharmacie.ma et médicament.ma.
Pour pallier les ruptures, les psychiatres tentent de trouver des alternatives. «Après évaluation, nous délivrons un médicament proche ou de la même famille qui existe en pharmacie. Nous ajustons la dose et nous suivons le patient de près», explique la psychiatre Hafsa Abouelfaraj. Pour autant, deux médicaments proches «ne sont pas forcément les mêmes pour tout le monde», ajoute Abouelfaraj. Comme pour le cas de Khadija, certains médicaments sont très importants pour des patients stables depuis longtemps, et «changer peut causer des problèmes, car certains médicaments ne peuvent être substitués».
Rupture de traitement
Une rupture de traitement peut être très dangereuse pour un patient en psychiatrie. D’après le Dr. Hafsa Abouelfaraj, l’interruption de traitement peut entrainer une réapparition de l’anxiété, la dépression, des troubles de sommeil, voire une rechute plus importante nécessitant une prise en charge plus renforcée. Cela peut provoquer des aggravations cliniques «parce qu’il y a des dépressifs chroniques et résistants qui sont habitués à un traitement, comme par exemple l'antidépresseur de l'ancienne génération», déclare le directeur de l’hôpital psychiatrique Arrazi et psychiatre, Dr. Khalid Ouquezza.
Dans le cas de la schizophrénie, la rechute peut être plus grave «puisqu’il y a un risque de danger au patient et à autrui, en plus de l’agressivité», ajoute-t-il. Pour lui, substituer retentit sur la prescription et augmente le taux de rechute. En résumé, le directeur de l’hôpital public explique que «plus de ruptures entraînent plus de rechutes et de résistances de cas psychiatriques». D’ailleurs, ce n'est pas le malade qui arrive à l'hôpital ou chez le psychiatre, c'est souvent la famille qui «le ramène de force parce qu'il est en rechute et agressif».
En chiffres, entre 30 à 40% des patients trouvent des difficultés, des ruptures thérapeutiques depuis l’année dernière, affirme Dr. Khalid Ouquezza, d’autant qu’il n’existe pas assez de génériques. Trois médicaments essentiels sortent du lot et leur rupture se fait sentir au niveau des hôpitaux. «La Clozapine, qui est réservée aux schizophrénies résistantes, est en rupture depuis 4-5 ans. Un médicament très efficace que les familles sont obligées d’aller chercher à l’étranger», déclare Ouquezza. Le deuxième médicament est connu commercialement sous le nom de Modekat, soit un neuroleptique à action prolongée «pour les malades agressifs». Il est désormais introuvable dans les hôpitaux du secteur public et dans le libéral. Et enfin, selon le psychiatre, les antidépresseurs de l’ancienne génération, tout aussi efficaces, comme l’Anafranil, sont introuvables.
Douleur incurable
En oncologie, la pénurie des médicaments essentiels peut impacter la prise en charge thérapeutique, notamment quand il s’agit d’un médicament principal, «soit pour le traitement, soit pour réduire les effets indésirables comme les facteurs de croissance post-chimiothérapie ou la corticothérapie injectable, le sodium et d’autres médicaments», révèle l’oncologue, président de la Fédération des centres d'oncologie privés et fondateur du Centre d'oncologie Al Azhar, Dr Habib Faouzi.
Pour sa part, Dr Lalla Kawtar El Hassani, oncologue et présidente de l’Association marocaine des oncologues médicaux du secteur libéral (OMM), mentionne la rupture répétée de certains morphiniques ainsi que le patch transdermique de Fentanyl, des médicaments indispensables pour soulager la douleur des patients cancéreux, notamment en phase terminale. La prise en charge thérapeutique peut être déstabilisée en raison du non-respect des intercures pour la chimiothérapie et de l'obligation d’utiliser des traitements alternatifs moins efficaces, ce qui augmente la toxicité et réduit la qualité de vie, avec risque de rechute thérapeutique ou de développer une résistance au médicament.
De plus, l’oncologue explique que les équipes sont contraintes d’être en adaptation permanente, de «rationner les doses, modifier les schémas de traitement ou rechercher en urgence des sources d'approvisionnement alternatives». Même son de cloche du côté du Dr Lalla Kawtar El Hassani, qui considère que les pénuries de médicaments essentiels «affectent directement et gravement les
patients». La présidente de l’OMM rappelle qu’il n’existe aucune alternative équivalente à la morphine pour certaines douleurs cancéreuses sévères. «Nous pouvons proposer des antalgiques de palier 1 ou 2, mais ils ne soulagent pas ce type de douleur. Priver un patient en phase terminale de morphine, c'est le laisser souffrir sans recours. C'est une situation médicalement et humainement inacceptable», confie-t-elle. D’ailleurs, l’oncologue est sollicitée sans cesse par les patients et leurs familles qui sont dans la détresse et l’incompréhension. «La semaine dernière, j'ai moi-même été agressée verbalement par la famille d'un patient à cause de cette pénurie de morphine», mentionne la médecin.
Par ailleurs, la spécialiste note un déséquilibre dans l’approvisionnement, car certains circuits hospitaliers sont «mieux approvisionnés que les officines de ville». Chose qu’elle déplore : «un patient en fin de vie suivi à domicile ou en cabinet privé a exactement les mêmes besoins d'antalgie qu'un patient hospitalisé». Dr Lalla Kawtar El Hassani note dans ce sens qu’«il me semble essentiel que l'approvisionnement soit rééquilibré entre les circuits hospitalier et officinal, pour garantir un accès équitable à la prise en charge de la douleur, quel que soit le lieu de soin du patient».
Médicaments à petits prix
Du côté des pharmaciens, l’explication est tout autre. Abderrahim Derraji explique que les médicaments - les produits onéreux en l’occurrence - tombent rarement en rupture. «Toutefois, les médicaments à petits prix, c’est-à-dire ceux dont les prix n'ont pas été ajustés après la mise en place du décret de fixation du médicament, sont en train de disparaître progressivement du marché», précise le pharmacien. Ce sont des médicaments qui ne sont plus rentables si leur prix n’est pas ajusté.
«Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que les laboratoires vendent les produits à perte», analyse-t-il. Le pharmacien cite l’exemple d’un anticoagulant essentiel et accessible qui coûtait à peine une vingtaine de dirhams, il y a une dizaine d’années. «L’administration n’a pas ajusté son prix, le produit avait failli disparaître. Heureusement, les autorités se sont rattrapées et ont augmenté le prix de deux ou trois dirhams, ce qui a permis de maintenir ce produit essentiel sur le marché», rappelle Abderrahim Derraji.
Selon lui, les industriels pharmaceutiques vont produire de petites quantités et tenter de les répartir sur toutes les grossisteries. Ces dernières tentent ensuite de les répartir de manière équitable à tous leurs clients. «Il ne faut pas dire que le pharmacien est de mauvaise foi ou qu’il ne stocke pas les médicaments, mais simplement que le médicament n’est pas équitablement réparti sur toutes les pharmacies», précise le fondateur des sites pharmacie. ma et médicament.ma. Les malades eux-mêmes peuvent entretenir la pénurie. «Quand les patients savent que le médicament va être en rupture ou qu'ils auront du mal à le trouver, ils vont le surstocker chez eux», explique Abderrahim Derraji.
L’une des problématiques principales reste le manque de visibilité. Parfois, la rupture d’un médicament est mentionnée sur le bon de commande du grossiste, mais souvent, les pharmaciens se retrouvent sans aucune information. «J'espère qu'avec la volonté du nouveau directeur de l'Agence du médicament et du ministre de la Santé, nous aurons de plus en plus d'informations. En tout cas, nous sommes optimistes», espère le pharmacien. Du côté des médecins, c’est souvent le patient qui informe de la non-disponibilité du médicament. Dr Hafsa Abouelfaraj dit que les pharmaciens informent parfois, mais qu’il n’existe pas de système automatique pour prévenir. De son côté, Dr. Khalid Ouquezza déplore la communication inexistante des pharmaciens et des délégués médicaux qui représentent l’industrie pharmaceutique.
Comment faire face à la crise ?
En psychiatrie, le directeur de l’hôpital Arrazi souhaite que le ministère de la Santé fasse un effort pour au moins éviter les ruptures des produits d'urgence, comme les neuroleptiques, les antipsychotiques et les antidépresseurs pour les dépressions résistantes. En oncologie, pour faire face à cette crise, le président de la Fédération des centres d'oncologie privés, Dr Habib Faouzi, préconise de sécuriser le stock stratégique à long terme et de renforcer la souveraineté sanitaire en favorisant la production locale.
Quant à la présidente de l’OMM, Lalla Kawtar El Hassani, elle préconise de rééquilibrer l'accès aux morphiniques entre le circuit hospitalier et le circuit officinal, pour ne pas pénaliser les patients suivis en ambulatoire ou dans le secteur privé, sécuriser un stock stratégique de morphiniques pour les patients en soins palliatifs et oncologiques, faciliter l'accès à ces molécules pour le secteur privé, qui prend en charge une part majoritaire des patients marocains et mettre en place une cellule de suivi dédiée aux pénuries de médicaments essentiels, en lien avec les sociétés savantes. Sans oublier de mieux communiquer aux professionnels de santé les dispositifs existants de signalement des ruptures. Changer de politique vis-à-vis de la gestion du stock, c’est la mesure recommandée par le pharmacien Abderrahim Derraji. Le fondateur de médicament.ma considère que la notion de stock de sécurité «est totalement dépassée, car tous les médicaments sont traités de la même manière».
D’ailleurs, il estime qu’il ne faut pas être «aussi exigeant vis-à-vis d’un médicament qui a 15 génériques qu’un médicament pas du tout générique» et moins exigeant «sur les médicaments qui n'ont pas d'alternative thérapeutique». Le plus important, d’après lui, est de mettre en place «un système d’information» qui informe en temps réel patients, pharmaciens et médecins sur la disponibilité d’un médicament.