Après plusieurs années de sécheresse sévère, le retour de pluies abondantes redonne de l’oxygène à l’économie marocaine. Si ce contexte favorable agit comme un puissant amortisseur conjoncturel, il remet aussi en lumière la dépendance persistante du modèle économique national à la pluviométrie et l’urgence d’en transformer les bénéfices immédiats en leviers de résilience durable.
Par R. Mouhcine
Les précipitations abondantes enregistrées depuis la fin de l’année 2025, prolongées en janvier 2026 par des épisodes de pluie, de neige et de froid, constituent un tournant après plusieurs campagnes agricoles marquées par un stress hydrique prolongé. En l’espace de quelques semaines, les indicateurs hydrauliques ont connu une amélioration spectaculaire. Le taux national de remplissage des barrages a franchi, pour la première fois depuis plusieurs années, le seuil symbolique des 50%, avec plus 9 milliards de mètres cubes stockés à la fin janvier.
Dans certaines régions du Nord et de l’Oriental, plusieurs barrages ont atteint ou frôlé leur capacité maximale, tandis que même des ouvrages stratégiques longtemps sous tension, comme Al Massira, ont enregistré une progression, certes modeste mais significative. Cet apport hydrique massif équivaut, selon les autorités, à une année supplémentaire d’approvisionnement en eau potable pour plusieurs régions. Au-delà de l’enjeu hydraulique, il a surtout déclenché un puissant effet de confiance, tant chez les agriculteurs que chez les acteurs économiques.
L’agriculture reste le principal canal de transmission vers la croissance
Premier bénéficiaire de cette séquence pluvieuse, le secteur agricole redevient un moteur de l’activité. Les projections de production céréalière pour la campagne 2025-2026 ont été nettement révisées à la hausse, autour de 80 millions de quintaux, contre des scénarios qui tablaient auparavant sur des volumes bien plus modestes. Le maraîchage, les légumineuses, les cultures arboricoles, mais aussi les parcours pastoraux, profitent pleinement de la recharge des nappes phréatiques et de l’amélioration des conditions climatiques.
Pour l’économiste Mohammed Jadri, l’effet macroéconomique est déjà perceptible. «Sur le plan macroéconomique, l’effet se traduit d’abord par une contribution plus favorable de l’agriculture à la croissance», souligne-t-il, tout en rappelant que cette dynamique reste, à ce stade, largement conjoncturelle. La valeur ajoutée agricole pourrait progresser de plus de 10% en 2026, contribuant de manière décisive à la révision à la hausse des prévisions de croissance globale, désormais proches de 6% dans certains scénarios.
L’un des effets les plus attendus de cette reprise agricole concerne l’évolution des prix alimentaires. Après plusieurs années de fortes tensions, alimentées à la fois par la sécheresse, la hausse des coûts de production et les chocs internationaux, l’amélioration de l’offre locale ouvre la voie à une modération progressive des prix des produits frais. Légumes, fruits, légumineuses et fourrages devraient bénéficier directement de cette abondance relative, avec des effets indirects sur les prix des viandes et des produits laitiers.
Mohammed Jadri tempère toutefois l’enthousiasme. «L’impact sur l’inflation globale restera partiel», explique-t-il, rappelant que les céréales demeurent largement dépendantes des marchés internationaux et que les coûts de transport, d’énergie et de distribution continuent de peser sur le coût de la vie. La détente observée devrait donc se concentrer sur l’inflation alimentaire domestique, sans effacer les tensions structurelles plus profondes.
Un répit pour les finances publiques
La baisse attendue des importations céréalières constitue un autre levier important. Une bonne campagne permet d’alléger la facture en devises, qui a lourdement pesé sur la balance commerciale ces dernières années. Une réduction même partielle des volumes importés de blé tendre et d’orge peut représenter plusieurs milliards de dirhams d’économies, contribuant à préserver les réserves de change. Sur le plan budgétaire, les effets sont également positifs, mais limités.
Une amélioration de l’offre locale et une détente des prix à l’importation peuvent réduire le coût des subventions alimentaires, notamment celles liées à la farine nationale. Dans un scénario réaliste, cela pourrait se traduire par une réduction du déficit budgétaire de quelques dixièmes de point de PIB.
«Certainement pas un changement radical de la trajectoire des finances publiques», insiste toutefois l’économiste. Historiquement, les bonnes campagnes agricoles jouent un rôle crucial sur le marché du travail rural. La campagne actuelle ne fait pas exception. Stabilisation de l’emploi existant, créations saisonnières dans les filières céréalières, maraîchères ou d’élevage, limitation de l’exode rural : les effets sont rapides et visibles.
Ces revenus supplémentaires alimentent la demande intérieure, soutenant indirectement d’autres secteurs comme le commerce, le transport et l’agro-industrie. Dans un contexte international marqué par les incertitudes géopolitiques et la volatilité des marchés, cette fonction d’amortisseur macroéconomique est précieuse. Mais elle révèle aussi, en creux, une fragilité persistante.
Un rappel brutal de la dépendance climatique
Malgré l’ampleur des bénéfices observés, Mohammed Jadri appelle à la prudence. «Il est encore prématuré de parler d’un véritable tournant structurel», souligne-t-il. Cette embellie climatique agit comme un correctif temporaire à des déséquilibres accumulés, mais elle ne modifie pas en profondeur les fondements du modèle économique.
La forte corrélation entre pluviométrie, croissance, inflation et emploi rappelle l’urgence des réformes structurelles : modernisation de l’irrigation, gestion durable de l’eau, diversification des cultures, montée en gamme de l’agriculture et, surtout, accélération de la diversification économique hors agriculture. L’enjeu stratégique reste de construire une économie plus résiliente, capable de maintenir une trajectoire de croissance stable indépendamment des aléas climatiques. Les pluies de cette année constituent indéniablement un «choc positif» pour l’économie marocaine.
Eau, agriculture, croissance, confiance: tous les voyants repassent progressivement au vert après plusieurs années très difficiles. Mais ce répit ne saurait être confondu avec une transformation durable. Comme le souligne l’économiste, c’est précisément dans ces moments favorables que se joue la capacité du pays à transformer une conjoncture exceptionnelle en levier de résilience à long terme.