Face à une dichotomie entre un secteur public garant de l’intérêt général et un secteur privé désormais incontournable dans l’off re de soins, articuler ces deux mondes devient la condition sine qua non pour garantir l’équité, la qualité et la soutenabilité fi nancière du système de santé dans un contexte d’élargissement de la couverture santé au Maroc.
La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) transforme en profondeur le paysage sanitaire marocain. Après un bond de couverture de 60% en 2020 à près de 88% en 2025, l’enjeu n’est plus seulement d’assurer les droits sur le papier, mais d’organiser une offre de soins capable d’y répondre. Cette mutation impose de sortir de la juxtaposition public/ privé pour entrer dans une logique de complémentarité gouvernée et contractuelle.
Le virage assurantiel a modifié des repères établis depuis des décennies. «Passer de 11 millions de bénéficiaires avant 2021 aux 36,8 millions visés représente un véritable défi en matière de financement des soins et des médicaments», rappelait dans nos colonnes Abdelmajid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique. Face à la hausse des maladies chroniques et au vieillissement de la population, le Maroc ne peut plus s’appuyer sur le financement direct par les ménages, longtemps majoritaire.
Comme l’explique Saad Bougarn, professionnel de santé et chercheur en droit des systèmes de santé, «la généralisation de l’AMO change la logique : on passe d’un financement direct à un système d’achat de services». Le pays entre ainsi dans une économie de la régulation, où les flux financiers doivent être pilotés, harmonisés et contrôlés. Mais la réussite de l’AMO se joue d’abord sur le terrain de l’offre. Or, la relation public-privé est marquée par une asymétrie croissante.
Le professeur en médecine Yasser Sefiani, dans son intervention sur le bilan de 2 ans de l’implémentation de l ’AMO, observait une réalité difficilement contestable encore aujourd’hui : «92 à 93% des patients préfèrent se tourner vers le privé pour sa réactivité et la qualité de ses prestations. Ce phénomène risque d’accroître les disparités d’accès». Cette défaillance du secteur public est prouvée dans le rapport de la Cour des comptes qui montre que 74% des dépenses des prestations de soins relatifs au régime AMO Tadamon sont orientés vers le secteur privé, soit 11,47 Mds de DH pour la période allant de décembre 2022 à fin septembre 2024. L’attractivité du privé, dopée par des investissements massifs, interroge la capacité du public à rester le socle du système. Le risque est de voir émerger un système à deux vitesses qui minerait l’ambition d’universalité. Pourtant, les acteurs du privé revendiquent un rôle complémentaire, non substitutif.
Dans une déclaration lors d’une conférence sur le sujet, Rochdi Talib, PDG d’Akdital, expliquait comment le discours royal du 30 juillet 2020 a été un «déclic», l’incitant à déployer son groupe au-delà des grandes villes et à intégrer les nouveaux bénéficiaires de l’AMO Tadamon. «Nous avons pris conscience de l’importance de notre rôle, en tant qu’acteurs du secteur privé, pour compléter et renforcer l’effort de l’État. Il était important de répondre aux besoins spécifiques des patients, en particulier dans des spécialités coûteuses nécessitant une logistique complexe. Notre mission est de nous impliquer dans les régions reculées, là où l’offre de soins est insuffisante, et d’offrir une réponse adaptée, en complément de l’action de l’État. Ce dernier a œuvré pendant des années pour poser les bases, il est désormais de notre responsabilité de prendre le relais et de garantir un accès équitable aux soins pour tous», insistait-il.
De son côté, le ministère de la Santé et de la Protection sociale pousse à l’intégration systémique. Abdelkrim Meziane Belfkih, secrétaire général du ministère, exprimait un satisfécit du fait que le Maroc a connu une bascule d’un «régime assistantiel» vers un «régime assurantiel», permet tant désormais aux bénéficiaires d’«accéder au même panier de services que dans le secteur privé» et d’utiliser indistinctement les plateaux techniques des deux secteurs. L’enjeu n’est donc plus l’existence séparée de deux piliers, mais leur cohérence, leur articulation et leur gouvernance.
Un emboitement encore difficile
Cependant, cette articulation passe par des mécanismes de régulation encore insuffisamment opérationnels. Bougarn insiste sur la nécessité d’un «cadre robuste, avec en première ligne une révision de la tarification des actes, ensuite une accréditation généralisée, puis une transparence financière des établissements privés, et enfin une régulation territoriale de l’offre». Et pour ce faire, il assure que la future Haute autorité de la santé devra en être l’architecte. Sans cela, l’équité restera une promesse lointaine. La répartition du personnel de santé constitue un autre chantier critique.
Le système souffre d’une concentration des spécialistes dans le privé urbain, aggravée par l’augmentation de la demande induite par l’AMO. «Il est primordial de repenser le modèle de gouvernance des ressources humaines», explique Bougarn. Entre contrats d’engagements publics, incitations financières pour les zones éloignées, formation régionale et recours accru à la télémédecine, le Maroc doit inventer un modèle hybride capable de fluidifier les mobilités et de garantir la permanence des soins. Reste la question centrale du comment piloter un système aussi vaste, en mutation rapide, sans perdre le contrôle des coûts ni sacrifier la qualité ?
Les indicateurs prioritaires sont connus : mortalité évitable, délais d’attente, densité médicale, distance d’accès, ratio dépenses-recettes. Mais leur efficacité dépendra de la mise en place de systèmes d’information intégrés, avec un dossier médical partagé (DPM) pleinement opérationnel et des tableaux de bord actualisés. La généralisation de l’AMO est une avancée sociale majeure, mais elle impose une révolution minutieuse de la gouvernance. Pour devenir un véritable État social, selon l’ambition affichée, le Maroc doit désormais faire travailler ensemble les deux piliers longtemps juxtaposés. La complémentarité entre le public et le privé n’est plus un choix politique, c’est une nécessité structurelle.
Des cas d’école qui donnent espoir
Sur le terrain, des initiatives concrètes montrent la voie. D’abord, la mise en place de conventions et de conventionnements entre organismes gestionnaires (CNSS, CNOPS) et établissements privés ou publics se renforce. En effet, la Tarification nationale de référence (TNR) et les conventions nationales constituent désormais l’armature formelle des relations entre payeurs et prestataires, facilitant la prise en charge des assurés AMO par des structures privées conventionnées. Ces mécanismes, écrits et négociés, évitent que la généralisation ne se traduise par un simple transfert de facturation vers le privé, sans garde-fous.
Autre illustration concrète, des conventions régionales structurantes. Le CHU Ibn-Sina et des acteurs régionaux ont signé une convention-cadre pour la mutualisation des ressources humaines et matérielles dans la région RabatSalé-Kénitra, visant à optimiser plateaux techniques et parcours de soins entre établissements publics et cliniques privées partenaires. Ce type d’accords montre qu’il est possible d’articuler capacités publiques de recours et efficience opérationnelle privée, sans renoncer au rôle régalien de l’État. L’État pousse aussi à des actions d’urgence concertées.
L’opération nationale «Riaya 2025-2026», lancée pour protéger les populations exposées aux vagues de froid, mobilise des centres de santé, des ressources humaines et logistiques sur le terrain. C’est un dispositif où l’administration coordonne les moyens publics et les appuis ponctuels d’acteurs locaux (ONG, cliniques privées mobilisables). Ceci démontre une capacité d’activation conjointe en période de crise. Ces dispositifs montrent qu’un pilotage central peut orchestrer les forces des deux secteurs au bénéfice des plus vulnérables.
Le dossier PPP sorti enfin des tiroirs
Dans le champ institutionnel, la montée en puissance du PPP et le recentrage du Plan santé 2025 sur la création de synergies publiquesprivées ouvrent un cadre stratégique. On note la révision des nomenclatures d’actes, le renforcement du rôle régulateur de l’Agence nationale de l’assurance maladie (ANAM) et l’expérimentation de schémas régionaux d’offre de soins contractualisés. L’annonce récente d’une relance du dossier PPP traduit la volonté de massifier les investissements sans transiger sur la gouvernance. Mais la concrétisation exigera des contrats clairs, des indicateurs de performance et des mécanismes anti-dérives. Ces exemples concrets tempèrent deux peurs légitimes.
La première, celle que l’AMO favorise une «fuite» massive vers le privé, creusant les inégalités. La seconde, celle d’une dérégulation commerciale du soin. Le cœur du dispositif doit donc rester la régulation publique forte et l’outil contractuel. Enfin, pour que les collaborations tiennent, il faut repenser les ressources humaines et la répartition territoriale : contrats d’engagement temporaires, incitations financières pour postes ruraux, formation régionale et télé-santé. Ces leviers, déjà évoqués dans la stratégie nationale, doivent être intégrés aux conventions et aux contrats PPP afin que les gains d’efficience du privé servent l’accès universel et non la simple captation de patients solvables.
La généralisation de l’AMO est donc moins une mise en concurrence des deux piliers qu’une invitation à formaliser leur coopération : conventions contractualisées, schémas régionaux d’offre, mutualisation des plateaux techniques et gouvernance partagée. L’expérience marocaine montre que les collaborations existent et produisent des résultats lorsqu’elles sont inscrites dans des cadres clairs, audités et pilotés par l’État. Le défi désormais est de systématiser ces bonnes pratiques et d’outiller la gouvernance pour transformer l’AMO en un réel moteur d’équité et de qualité.