Ryad Mezzour : les dessous d'un quinquennat industriel

Ryad Mezzour : les dessous d'un quinquennat industriel

Dans un entretien sans détour, Ryad Mezzour, ministre de l'Industrie et du Commerce, revient sur les avancées de l'industrie marocaine, assume le décalage entre les indicateurs macroéconomiques et le ressenti des citoyens et dévoile les priorités qu'il entend porter dans le cadre de sa candidature législative à Benslimane.

 

Propos recueillis par D. William

Finances News Hebdo : Lorsque vous avez pris vos fonctions le 7 octobre 2021, le Maroc sortait difficilement de la crise sanitaire. Avec près de cinq années de recul, quel est, selon vous, le principal accomplissement dont vous êtes le plus fier, et quel est, à l'inverse, votre principal regret ?

Ryad Mezzour : Quand je prends mes fonctions le 7 octobre 2021, le pays sort de la crise sanitaire avec une certitude neuve : celle d'avoir découvert, dans l'épreuve, ce que coûte la dépendance. Ma plus grande fierté n'est pas un chiffre — même si les chiffres sont là : notre production industrielle a franchi le cap historique des 900 milliards de dirhams, les exportations industrielles ont été multipliées par cinq depuis le début des années 2000 pour dépasser les 400 milliards de dirhams, et 85% de nos exportations sont des produits transformés, avec un label Made in Morocco qui ne cesse de s’imposer. Ma fierté, c'est un changement de nature. Le Maroc a longtemps été pensé comme une base de production compétitive — un lieu où l'on fabrique bien et à bon prix pour le compte d'autrui. Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, a fixé un cap plus exigeant : que le Maroc ne soit pas seulement un atelier, mais un décideur.

Produire, oui — mais détenir la technologie, la maîtrise de la chaîne de valeur et le centre de décision sur notre propre sol. C'est le sens profond de la souveraineté industrielle telle que le Souverain l'a tracée : ne plus subir les chaînes de valeur mondiales, mais y peser. Ce basculement, on peut le toucher du doigt. Alors qu’on disait le Maroc assemble des voitures; aujourd'hui, il s'apprête à produire ses propres batteries et réacteurs d'avion — deux segments où se concentre la vraie valeur. Nous sommes passés de la soustraitance à la souveraineté. Voilà l'accomplissement dont je suis fier. Mon principal regret tient en une phrase : la performance macroéconomique ne s'est pas encore assez transformée en amélioration ressentie dans la vie des Marocains. Nous avons créé de la richesse et des emplois — mais la marche entre les indicateurs nationaux et le quotidien des familles reste trop haute. La souveraineté d'un pays ne vaut que si elle se lit aussi dans le pouvoir d'achat et dans l'équité entre les régions. Beaucoup de mesures ont été entreprises au cours des 5 dernières années pour améliorer ce pouvoir d’achat mais cela reste insuffisant.

 

F. N. H. : Justement, les exportations industrielles, les investissements et le chiffre d'affaires du secteur ont atteint des niveaux records durant votre mandat. Pourtant, beaucoup de Marocains ont le sentiment que ces performances macroéconomiques ne se traduisent pas suffisamment par des emplois de qualité et une amélioration de leur pouvoir d'achat. Comment expliquez-vous ce décalage ?

R. M. : Ce sentiment est fondé, et je ne vais pas tenter de le corriger avec des statistiques. Quand le prix du kilo de viande rouge passe d'environ 75 dirhams à jusqu'à 170, aucun chiffre de croissance ne fait le poids dans la conversation d'une famille. Des mesures correctives ont été prises par ce gouvernement mais n’ont malheureusement pas eu l’effet escompté. Maintenant, il est important que le citoyen comprenne qu’il existe un décalage et que ce dernier s'explique par un effet d'inertie temporel entre l'investissement industriel et son impact direct dans la poche du citoyen. Quand nous signons une Gigafactory de batterie ou une usine aéronautique, il faut en moyenne compter 2 à 3 ans de construction, de formation et de montée en cadence avant que les milliers d'emplois créés n'injectent de la masse salariale dans l'économie locale. Deuxièmement, ces performances record ont été réalisées dans un contexte d'inflation importée mondiale sans précédent (énergie, matières premières). L'industrie a servi de bouclier de souveraineté : sans les recettes record de nos exportations industrielles et la valeur ajoutée créée localement, l'impact de l'inflation mondiale sur le pouvoir d'achat des ménages marocains aurait été infiniment plus brutal.

 

F. N. H. : Vous avez beaucoup insisté sur la souveraineté industrielle. Concrètement, dans quels secteurs le Maroc est-il aujourd'hui réellement plus souverain qu'en 2021 et dans lesquels reste-t-il encore fortement dépendant des importations ?

R. M. : Écoutez, ce que nous vivons aujourd'hui est avant tout la concrétisation de la Vision Éclairée et des Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste. Le Souverain a tracé un cap extrêmement clair : la souveraineté de notre pays n'est pas une option, c'est une nécessité absolue. Aujourd'hui, les résultats sont là. Le Maroc démontre une résilience et une capacité d'adaptation exceptionnelles. Qu'est-ce que cela veut dire concrètement ? Cela veut dire que nous garantissons aujourd'hui notre sécurité alimentaire avec une production locale qui couvre l'essentiel de nos besoins en produits transformés. Et sur le plan sanitaire, nous avons sanctuarisé notre souveraineté vaccinale et pharmaceutique avec 60% de nos besoins en médicaments produit slocalement. Si l'on regarde nos secteurs locomotives, l’automobile et l’aéronautique, nous avons franchi un cap historique. Fini le temps où le Maroc n'était qu'un simple atelier de montage. Aujourd'hui, grâce à nos talents et à nos ingénieurs, nous sommes concepteurs et fabricants.

C'est une immense fierté nationale ! Côté substitution aux importations, notre Banque de projets est un succès. Sur des secteurs comme les matériaux de construction ou le textile technique, ce sont plusieurs milliards de dirhams d'importations que nous avons réussi à remplacer par du Made in Morocco. Ce sont des usines qui tournent, de la valeur ajoutée créée ici, et surtout, des emplois pour nos jeunes ! Maintenant, est-ce que le travail est terminé ? Non, il faut être pragmatique et lucide. Nous avons encore des défis de taille, notamment notre dépendance aux intrants énergétiques, à la chimie de base, et aux composants électroniques de pointe. Mais cette dépendance, nous sommes déjà en train de la transformer en gisement d'opportunités. C'est exactement pour cela que nous amorçons ce virage massif et agressif vers la décarbonation de notre industrie, le développement de l'hydrogène vert et la structuration d'un écosystème pionnier autour de la mobilité électrique. Le Maroc est en marche, et il a tous les atouts pour devenir la plateforme industrielle la plus compétitive et la plus décarbonée au monde.

 

F. N. H. : L'automobile est devenue la locomotive de l'industrie marocaine. Mais certains économistes estiment que le contenu local demeure insuffisant et que la valeur captée par les entreprises marocaines reste limitée. Partagez-vous ce diagnostic ? Si oui, que fallait-il faire de plus ?

R. M. : Je m'inscris en faux contre l'idée que le contenu local est insuffisant ! Nous sommes passés d'un taux d'intégration de 30% à ses débuts à près de 70% aujourd'hui, ce qui est une performance unique. Là où le diagnostic est juste, c'est sur la captation de valeur par le capital national. Historiquement, les équipementiers de rang 1 étaient à 90% des multinationales étrangères. Ce que nous avons fait pour y remédier, c'est l'émergence d'un Rang 2 et Rang 3 à capitaux 100% marocains : nous avons soutenu des dizaines d'entreprises locales pour fabriquer de l'injection plastique, du câblage complexe, du vitrage, du coiffage et de la petite métallurgie, mais pas seulement puisque nous voyons aussi émerger des PME marocaines spécialisées en ingénierie. Ce qui m’amène à la valeur la plus importante dans ces usines : les talents qui y travaillent, car peu importe le capital, ce sont ces jeunes qui permettent à ces usines d’exister et c’est ça que nous devons retenir.

 

F. N. H. : Le Maroc attire toujours davantage d'investissements étrangers. Mais comment éviter que cette réussite repose essentiellement sur des multinationales, sans permettre l'émergence de véritables champions industriels marocains capables de rayonner à l'international ?

R. M. : Les multinationales ont été le catalyseur indispensable pour installer la crédibilité internationale du Maroc. Sans Renault, Stellantis ou Safran, nous n'aurions pas pu établir ces écosystèmes et avoir près d’un million d’emplois dans le secteur industriel. Mais la stratégie a évolué : nous utilisons désormais la commande des grands donneurs d'ordre comme un levier d'entraînement pour les champions nationaux. Nous faisons émerger des champions marocains dans la chimie (OCP et ses écosystèmes), la pharmacie, le textile haut de gamme, la métallurgie et l'agroindustrie. La souveraineté industrielle moderne, c'est un alliage équilibré entre l'attractivité des FDI (IDE) et la montée en puissance de notre souveraineté de capitaux. D’ailleurs le baromètre industriel que le ministère effectue chaque année montre que la part du capital marocain dans l’industrie est de 70%.

 

F. N. H. : L'industrie est souvent présentée comme un moteur de création d'emplois. Pourtant, l'automatisation, la robotisation et l'intelligence artificielle transforment profondément les usines. Pensez-vous que l'industrie marocaine pourra encore absorber massivement la demande d'emploi des jeunes dans les dix prochaines années ?

R. M. : Oui, plus que jamais, mais ce ne seront pas les mêmes emplois qu'il y a vingt ans ! L'automatisation n'est pas l'ennemie de l'emploi, c'est la condition sine qua non de notre compétitivité. Une usine non automatisée aujourd'hui ferme demain. La robotisation et l'IA déplacent le curseur vers des emplois à plus forte valeur ajoutée et mieux rémunérés. Nous ne cherchons plus uniquement des opérateurs de chaîne, nous formons des techniciens de maintenance robotique, des développeurs d'IA industrielle, des ingénieurs en mécatronique. C'est pour cela que nos écoles et instituts (IMA, ISMALA, Ecoles d'ingénieurs) adaptent leurs cursus. La réindustrialisation verte et technologique du monde crée un besoin massif de relocalisation proche de l'Europe : le Maroc est le réservoir naturel de talents industriels qualifiés pour ce nouveau siècle.

 

F. N. H. : Le Maroc ambitionne de devenir un hub industriel régional. Dans un contexte de concurrence accrue de pays comme l'Égypte ou encore la Turquie, quels sont, selon vous, les trois avantages compétitifs qui permettront au Royaume de conserver son attractivité au cours de la prochaine décennie ?

R. M. : Le Maroc présente de nombreux avantages compétitifs qui lui permettent d’être attractif, mais s’il ne faut en retenir que trois, alors je dirais en premier la Stabilité Institutionnelle et la Vision Stratégique. Dans un monde instable, la continuité politique et la clarté de la Vision Royale sur 25 ans offrent aux investisseurs internationaux une visibilité qu'aucun concurrent régional ne peut égaler. Un industriel qui engage des millions ou milliards de DH sur vingt ans achète d'abord de la prévisibilité institutionnelle, réglementaire, monétaire. C'est notre premier actif, et c'est le plus difficile à répliquer. Deuxièmement, la profondeur de l'écosystème. Nous ne vendons plus une usine, nous vendons une chaîne. Un constructeur automobile qui s'installe au Maroc trouve 250 équipementiers, un taux d'intégration de 70%, des ports en eaux profondes, une main-d'œuvre formée et des zones industrielles équipées aux standards internationaux — 15.000 hectares aujourd'hui contre 10.000 en 2021. Troisièmement, l'énergie décarbonée. C'est l'avantage qui va décider de la prochaine décennie. Grâce à notre potentiel solaire et éolien, nous sommes en mesure d'offrir aux industriels l'une des énergies propres les moins chères de la planète, à la porte immédiate du marché européen. Vous avez dit trois, mais je ne peux pas ne pas finir sans citer un des atouts les plus importants de notre pays, à savoir son capital humain et l'agilité de sa jeunesse : une population jeune, hautement adaptable, extrêmement qualifiée et formée dans des instituts cogérés par le secteur privé et l'État, capable d'atteindre des standards d'excellence mondiale en un temps record.

 

F. N. H. : À l'approche du scrutin, vous portez votre candidature législative à Benslimane. Quel est concrètement le programme que vous proposez aux habitants ? Si vous êtes élu, quelle sera votre première mesure concrète sur le terrain lors des 100 premiers jours ?

R. M. : Ma candidature n'est pas un exercice de représentation, c'est un engagement de résultats. Elle s'inscrit dans le contrat politique porté par mon parti - un contrat structuré, pas un catalogue de promesses - autour de cinq engagements que je propose de décliner avec la même exigence que celle que j'applique depuis des années dans l'action publique. D'abord, la souveraineté économique. Il faut être clair sur ce que ce mot veut dire : la souveraineté ne se mesure pas à ce que nous importons ou produisons en volume, mais à notre capacité à choisir - nos partenaires, nos filières, nos technologies. Cela veut dire une souveraineté déclinée dimension par dimension : alimentaire, hydrique, énergétique, technologique, numérique, industrielle. Ensuite, la protection du pouvoir d'achat. Nous ne proposons pas de contrôler les prix par décret - nous proposons de s'attaquer à la structure : réserver une part de la production nationale au marché intérieur pour sécuriser l'approvisionnement, et créer des structures régionales de distribution pour réduire le nombre d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur. Troisième engagement : des services publics équitables sur tout le territoire, pas seulement dans les grandes métropoles.

L'infrastructure - santé, éducation, eau - n'est pas une dépense, c'est la colonne vertébrale de la souveraineté nationale, celle qui garantit que chaque citoyen, où qu'il vive, a un accès réel et durable aux services essentiels. Quatrième : la protection de la famille et des valeurs marocaines, en accompagnant concrètement les femmes et les personnes vulnérables, sans opposer modernité et ancrage identitaire. Enfin, la tolérance zéro pour la corruption et les conflits d'intérêts — une gouvernance qui ouvre la commande publique aux PME et aux jeunes entrepreneurs sur la seule base du mérite. Les 100 premiers jours, à ce niveau macro, ne se mesureront pas à des annonces mais à des engagements vérifiables : un état des lieux chiffré et public de chacun des cinq axes dans la zone que je représente, pour que chaque citoyen puisse constater, chiffres à l'appui, où nous en sommes — et nous tenir comptables des résultats, pas des promesses.

 

 

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