Sécheresse : malgré les pluies, la prudence reste de mise

Sécheresse : malgré les pluies, la prudence reste de mise

La hausse des précipitations enregistrée ces dernières semaines alimente l’idée d’une sortie de la sécheresse. Mais si les indicateurs climatiques montrent une amélioration ponctuelle, ils ne suffisent pas à conclure à un changement durable de régime hydrique.

 

Par R. Mouhcine

Les précipitations cumulées enregistrées entre le 1er septembre et le 12 janvier (108 mm), soit un excédent de 95% par rapport à l'année précédente et de 17,6% par rapport à la moyenne habituelle, marquent une rupture nette avec plusieurs années déficitaires. Sur le plan strictement statistique, ces niveaux permettent de considérer que l’année en cours ne relève plus des critères d’une année sèche, comme l’a déclaré le ministre de l’Equipement et de l’Eau, Nizar Baraka, au Parlement. Pour autant, cette amélioration pluviométrique, aussi significative soit-elle, ne signifie pas nécessairement la fin structurelle de la sécheresse.

L’analyse des données climatiques, hydrologiques et économiques invite au contraire à une lecture prudente de la situation actuelle. «On ne peut absolument pas qualifier aujourd’hui que c’est la fin de la sécheresse, que ce soit sur le plan scientifique ou environnemental», affirme le climatologue Mohammed Said Karrouk. Selon lui, l’année en cours doit être décrite comme «une année humide qui constitue une rupture de la sécheresse», et non comme un changement durable de régime. La distinction est fondamentale, car elle conditionne les choix publics en matière d’investissement, d’agriculture, d’aménagement du territoire et de sécurité hydrique.

Une amélioration conjoncturelle

D’un point de vue climatique, le Maroc s’inscrit dans un système global où les dynamiques locales dépendent étroitement des conditions planétaires. «Le climat du Maroc est une partie du climat global», rappelle Mohammed Said Karrouk, soulignant que toute conclusion définitive suppose d’attendre la fin de l’année hydrologique et d’observer l’évolution des grands équilibres atmosphériques. Le retour des pluies observé depuis la mi-novembre s’explique en grande partie par l’influence du phénomène La Niña.

«Dès septembre, on pouvait prévoir que l’installation de La Niña serait bénéfique pour le Maroc», explique le climatologue. Les modèles internationaux indiquent toutefois que cet épisode devrait s’achever à la fin de l’année hydrologique, laissant place à une phase dite neutre. «Quand on est en phase neutre, les conditions précédentes prédominent, et on est dans un grand doute sur la poursuite ou non des pluies», précise-t-il. Les mois de juillet, août et septembre seront donc déterminants. Sur le plan économique, fonder des anticipations de moyen terme sur un événement climatique transitoire comporte un risque évident d’erreur de planification.

Climat et eau

L’un des points centraux soulevés par Mohammed Said Karrouk concerne la confusion persistante entre climat et ressources hydriques. «Il faut bien distinguer entre les indicateurs climatiques et les indicateurs hydrologiques», insiste-t-il. Une sécheresse météorologique peut s’installer sans que la pénurie d’eau ne soit immédiatement ressentie, notamment grâce aux infrastructures de stockage. Le Maroc en a fait l’expérience récente. «La sécheresse météorologique s’est installée depuis 2018, mais l’eau est restée disponible jusqu’en décembre 2021, lorsque le barrage Al Massira est tombé à 5%», rappelle le climatologue. Ce décalage a retardé la perception du risque et, par conséquent, l’adaptation des politiques publiques. Aujourd’hui encore, malgré l’intensité des précipitations, les réserves stratégiques restent extrêmement faibles.

«Le barrage Al Massira, avec toute cette pluie, ne dépasse pas 8 ou 9%», souligne Karrouk. Ce constat invalide toute idée de retour à une situation hydrique confortable à court terme. Le changement climatique accroît l’instabilité Contrairement à une lecture simplificatrice, le changement climatique ne stabilise pas les cycles hydriques, il les rend plus extrêmes. «Les phénomènes existent depuis toujours, mais aujourd’hui ils deviennent plus intenses», explique Mohammed Said Karrouk. Les périodes de sécheresse sont plus dures et plus persistantes, en raison de températures élevées et d’une évaporation accrue. Inversement, le retour des pluies est souvent brutal, concentré dans le temps et dans l’espace.

«Une atmosphère plus chaude est capable de contenir beaucoup plus de vapeur d’eau. Quand la condensation se produit, le relâchement est énorme», observe-t-il. Cette dynamique explique la multiplication des épisodes d’inondations observés au Maroc et ailleurs dans le monde, et met en évidence les limites des infrastructures actuelles face à des événements extrêmes. Sur le plan hydrologique, la situation reste très contrastée. Le nord du Maroc a relativement mieux résisté à la sécheresse, grâce à des barrages plus importants et à une pluviométrie plus favorable. En revanche, les régions du centre et du sud, notamment le Tadla, le Tensift et le Souss, affichent des nappes phréatiques très dégradées.

«Ces nappes ont été utilisées à fond, et leur reconstitution prendra du temps», explique Mohammed Said Karrouk. À cela s’ajoute un phénomène aggravant : la dégradation des sols. «Une croûte superficielle s’est formée après cette longue sécheresse, empêchant l’infiltration de l’eau vers les nappes», explique notre interlocuteur. Résultat : des pluies parfois abondantes, mais une recharge lente et incomplète des ressources souterraines. Pour Mohammed Said Karrouk, le diagnostic est clair : «le stress hydrique n’est pas créé par la sécheresse, mais par la manière avec laquelle on utilise l’eau». Le Maroc consomme structurellement plus d’eau que ce que ses ressources peuvent fournir durablement. «Faire des plans basés sur 200 quand on ne dispose que de 100 conduit mécaniquement au stress», résume-t-il.

L’agriculture concentre l’essentiel de ce déséquilibre. Depuis le lancement du Plan Maroc Vert, la consommation d’eau agricole a plus que doublé, passant d’environ 5 milliards de m³ par an à des niveaux bien supérieurs. «Il est inconcevable de continuer à développer des agricultures très consommatrices d’eau là où il n’y a pas d’eau», tranche le climatologue. Sans régulation stricte, les investisseurs restent protégés, y compris en période de sécheresse, ce qui crée un décalage entre intérêt privé et intérêt collectif. «La réglementation doit s’imposer à tout un chacun», insiste-t-il. C’est pourquoi, comme le rappelle Karrouk, «ce retour de la pluie ne nous donne absolument pas le droit de nous relâcher». Les scénarios à moyen terme restent ouverts : sécheresses plus dures, alternance instable, ou épisodes pluvieux extrêmes. Dans ce contexte, l’enjeu est d’adapter durablement le modèle de gestion de l’eau à une réalité climatique instable. C’est à cette condition seulement que le Maroc pourra réduire sa vulnérabilité hydrique et sécuriser son développement économique.

 

Ressources hydriques : Les barrages poursuivent leur nette remontée
Au 19 janvier 2026, le taux de remplissage national des barrages s’établit à 47,8%, avec un volume total stocké de 8,017 milliards de m³ (8.017 millions de m³), selon les données officielles du ministère de l’Équipement et de l’Eau. Ce niveau, le plus élevé depuis juin 2021, reflète une progression soutenue : +210 millions de m³ en trois jours (du 16 au 19 janvier) et un gain cumulé de 2,46 milliards de m³ depuis le 19 décembre 2025. Cette amélioration spectaculaire, qui marque la sortie effective d’une sécheresse de sept ans, s’explique par les pluies abondantes et les chutes de neige excédentaires (+95 % par rapport à la normale selon le ministre Nizar Baraka). Points clés par bassins : • Loukkos : 64,2% (1,227 milliard de m³), avec cinq barrages à 100 % : Oued El Makhazine, Charif El Idrissi, Chefchaouen, Nakhla et Ibn Battouta. • Sebou : 56,8% (plus de 3,157 milliards de m³), plusieurs ouvrages pleins dont Bouhouda, Bab Louta et Allal El Fassi ; Al Wahda dépasse les 2,1 milliards de m³ (frôlant 60%). • Bouregreg : 94-99%, porté par Sidi Mohammed Ben Abdellah à 99,67%. Comparé à janvier 2025 (autour de 28-38% selon les bassins), les réserves ont augmenté de près de 70 % en moyenne nationale.

 

 

 

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