Textile : l’attractivité retrouvée, mais à quel prix industriel ?

Textile : l’attractivité retrouvée, mais à quel prix industriel ?

Le secteur du textile attire des investisseurs. Mais comment faire de ces investissements des moteurs d’industrialisation nationale et d’emplois qualifiés, et non des plateformes de production délocalisées sous pavillon marocain ? Décryptage.

 

Par Désy M.

Pilier historique de l’industrie marocaine, le secteur du textile vit aujourd’hui une phase paradoxale. Jamais il n’a autant attiré d’investissements étrangers, notamment asiatiques, et jamais ses fragilités structurelles n’ont été aussi visibles. L’implantation de projets industriels d’envergure à Fès, portés par des groupes chinois, illustre cette dynamique. Mais derrière les annonces et les chiffres de création d’emplois, une question s’impose : le Maroc captet-il réellement la valeur de cette attractivité ?

Avec près de 200.000 emplois directs, le textile représente environ 15% du PIB industriel et près de 11% des exportations. Il demeure un amortisseur social majeur, notamment dans les régions à forte intensité de main-d’œuvre parfois peu qualifiée, et majoritairement féminine. Pourtant, son modèle historique, fondé sur la soustraitance rapide vers l’Europe, montre aujourd’hui ses limites. À Fès, le projet Euwens Textiles, filiale du groupe chinois Sunrise, marque un tournant avec une unité intégrée couvrant filature, tissage, teinture et confection. Dans le cadre du mémorandum d'entente signé avec le gouvernement marocain, la société a officiellement lancé les travaux de son parc industriel dans la zone d’accélération industrielle de Bensouda. Ce projet vise la création de 2.000 postes d'emploi directs, dans un premier lieu.

«C'est un projet qui entre dans une stratégie globale d'implémentation au Maroc. Bien évidemment, nous allons le faire aussi à Fès pour atteindre 7.000 postes d’emploi», a affirmé Youssef Guerraoui Filali, directeur financier chez Euwens Textiles Company. Et d’ajouter que «le parc industriel de Skhirat s'étale sur 20 hectares, et les travaux de construction vont durer en moyenne environ 6 mois. L'objectif est de créer une zone internationale de confection, de production de vêtements textiles qui vont s'exporter à travers le monde». Ces projets répondent à une faiblesse structurelle du secteur. En effet, près de 80 à 85% des matières premières textiles utilisées au Maroc sont importées.

L’intégration industrielle promise apparaît donc comme une avancée. Mais pour l’Association marocaine des industries du textile et de l'habillement (AMITH), l’enjeu dépasse la taille des investissements. Pour Anass El Ansari, président de l’AMITH, la lecture doit être plus exigeante.

«La vraie question pour nous n’est pas combien d’investissements le Maroc attire, mais qui capte la valeur, qui crée l’emploi qualifié et qui contrôle la chaîne industrielle ?», s’interroge-t-il. Selon lui, «le projet Sunrise à Fès n’a de sens que s’il s’inscrit dans une logique de souveraineté industrielle, et non dans un schéma d’implantation enclavée, déconnectée du tissu national». Qui capte la valeur ?

Le Maroc dispose d’atouts indéniables. Sa proximité avec l’Europe, ses accords de libreéchange, sa stabilité politique et sa logistique performante en font un territoire de repli naturel pour des industriels asiatiques cherchant à contourner les tensions commerciales et à réduire les délais de livraison. Mais cette attractivité masque un déficit plus profond, celui de la faible captation de valeur ajoutée. Le textile marocain exporte, emploie, produit… mais innove encore trop peu. Le design, la marque, les textiles techniques, les tissus durables; ce sont autant de segments à forte marge qui restent marginaux dans l’appareil productif national.

En clair, le Maroc coud beaucoup, mais décide peu. El Ansari reconnait toutefois que «80% de la production sont destinées à l’export, ce qui est positif pour la balance commerciale». Mais il prévient: «cela n’est pas suffisant si la valeur ajoutée reste majoritairement importée ou captée hors du pays». La position de l’AMITH est sans ambiguïté : «le Maroc n’a plus vocation à être un simple atelier de production pour groupes étrangers. Ce modèle est économiquement fragile, socialement limité et stratégiquement dangereux». Sur le terrain, l’impact de ces investissements est contrasté, relève El Ansari.

«Une PME structurée peut y trouver une opportunité en termes de volumes, de visibilité et de montée en compétences. Mais celles qui ne le sont pas sont exclues du jeu», note-t-il. Et de préciser que le risque de créer de l’emploi sans structurer l’écosystème local, c’est créer une dépendance, pas une industrie. «La souveraineté industrielle ne se décrète pas avec des inaugurations, elle se construit avec des chaînes de valeur maîtrisées, des PME nationales intégrées, et une politique industrielle exigeante», martèle le président de l’AMITH.

Des projets utiles, mais insuffisants

Concernant la dépendance aux intrants importés, Anass El Ansari reste lucide : «elle ne sera pas réglée par un ou deux projets, aussi intégrés soient-ils». Des investissements comme Euwens Textiles vont clairement dans le bon sens. Ils introduisent une logique d’intégration industrielle plus avancée, qui manque historiquement au Maroc, mais ils ne suffiront pas, à eux seuls, à corriger une dépendance construite sur plusieurs décennies. «Un projet isolé reste un îlot industriel; il faut une multiplication d’investissements similaires, cohérents, complémentaires, capables de créer un véritable amont textile national», explique El Ansari.

De plus, «si les matières premières, les intrants chimiques, les consommables techniques et même certaines compétences clés sont importés, la valeur ajoutée locale restera partielle. La souveraineté industrielle commence là où la chaîne d’approvisionnement commence, pas à l’export du produit fini», renchérit-il. Par ailleurs, sans sous-traitance locale, sans co-traitance, sans montée en compétence des acteurs nationaux, ces projets resteront des plateformes industrielles performantes… mais déconnectées du tissu productif marocain. Pourtant, les pouvoirs publics multiplient les signaux positifs, notamment à travers la nouvelle Charte de l’investissement, les incitations fiscales, le soutien à la modernisation, le discours assumé sur la montée en gamme industrielle.

Le textile est même officiellement identifié comme un secteur stratégique, notamment dans une logique de relocalisation régionale. Progrès que l’AMITH reconnaît. «Les leviers actuels ont rempli une partie de leur mission : ils ont permis d’attirer des investissements et de préserver l’emploi», souligne El Ansari. En revanche, nuance-t-il, si le Maroc veut réellement réduire sa dépendance, «il doit cesser de voir ces investissements comme des solutions miracles, et conditionner les grands IDE à des engagements de sourcing local, investir massivement dans les compétences industrielles, et sécuriser un cadre incitatif pour attirer d’autres acteurs de l’amont, pas seulement des champions isolés.

Changer de paradigme

Il devient donc impératif de repenser la politique industrielle appliquée aujourd’hui. L’AMITH appelle à réorienter les incitations qui demeurent encore trop centrées sur l’investissement matériel, la capacité de production et le volume d’emplois. C’est utile, mais ce n’est pas stratégique. Ce qui manque clairement, ce sont des leviers ciblés sur la création de valeur, notamment l’innovation produit et process, la R&D appliquée, la formation qualifiante et continue, et l’intégration amont/aval. Sur le terrain, les entreprises notamment les PME, le ressentent très distinctement. «Investir dans une machine est relativement encouragé, investir dans des compétences, des ingénieurs, des techniciens qualifiés ou des projets d’innovation l’est beaucoup moins», précise El Ansari. À la croisée des chemins, le textile marocain dispose d’une opportunité de passer d’une politique d’attractivité à une politique de souveraineté industrielle, ce qui exige plus de sélectivité, plus d’exigence, et une vision de long terme. «Attirer des investisseurs est une étape. Construire une industrie souveraine, innovante et compétitive est le vrai chantier», résume Anass El Ansari .

 

Les attentes de l’AMITH
«Ce que nous attendons et nous exigeons de ce type d’investissement, c’est : • de l’emploi industriel durable, pas précaire; • du transfert de savoir-faire, pas uniquement des lignes d’assemblage; • de l’intégration locale réelle, notamment avec les PME marocaines; • et une contribution claire à la reconstruction d’un amont textile national, aujourd’hui insuffisant. Et pour garantir une souveraineté industrielle, trois points doivent être repensés dans la politique industrielle du textile : • conditionner une partie des aides à des engagements clairs en matière de formation, de transfert de compétences et de sourcing local; • soutenir réellement les projets de montée en gamme, même quand ils sont moins intensifs en main-d’œuvre mais plus riches en valeur ajoutée; • connecter beaucoup plus fortement l’industrie aux centres de formation et de recherche; • et différencier les dispositifs selon les segments : basique, technique, textile fonctionnel, textile durable».

 

 

 

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