Dynamique de création soutenue, reprise de la valeur ajoutée et des exportations, mais fragilités persistantes en matière de pérennité, d’emploi et de financement : le rapport annuel 2025 de l’Observatoire marocain de la TPME dresse le portrait contrasté d’un tissu entrepreneurial en croissance, encore loin de sa pleine maturité.
Par R. Mouhcine
La photographie qu’offre le rapport annuel 2025 de l’Observatoire marocain de la TPME, présenté le 7 janvier 2026 au siège de la succursale de Bank Al-Maghrib à Casablanca, est à la fois rassurante et préoccupante. Rassurante, parce qu’elle confirme la vitalité entrepreneuriale du pays et la résilience de son tissu productif. Préoccupante, parce qu’elle met en lumière des déséquilibres structurels profonds, qui freinent encore la montée en gamme des très petites, petites et moyennes entreprises, pourtant au cœur du modèle de croissance marocain.
Exposé par Amal Idrissi, directrice exécutive de l’Observatoire marocain de la TPME, le rapport s’appuie sur une base de données consolidée couvrant la période 2017-2024. Il dresse un état des lieux précis des créations d’entreprises, de l’emploi, de la valeur ajoutée, des exportations et de l’accès au financement, tout en intégrant de nouveaux croisements sectoriels, régionaux et de genre.
Un tissu entrepreneurial dense, mais déséquilibré
En 2024, le Maroc comptait près de 380.230 entreprises personnes morales ayant déposé une déclaration fiscale, soit une progression annuelle de 1,3%. Derrière ce chiffre, la structure du tissu productif demeure largement dominée par les très petites entités : 94% des entreprises réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 10 millions de dirhams, tandis que les PME au sens strict ne représentent que 5,5% du total. Les grandes entreprises, marginales en nombre, concentrent l’essentiel de la valeur. La géographie économique reste tout aussi polarisée. L’axe Tanger-Casablanca-El Jadida concentre à lui seul près des deux tiers des entreprises formelles, confirmant le poids déterminant des régions littorales et industrialisées.
À l’inverse, plusieurs territoires intérieurs et méridionaux peinent encore à capter la dynamique entrepreneuriale, malgré les efforts récents de collecte de données régionales engagés par l’Observatoire. Sur le plan sectoriel, le commerce et la construction demeurent prédominants dans le nombre d’entreprises, tandis que l’industrie manufacturière - pourtant stratégique en matière de valeur ajoutée, d’exportations et de productivité - ne représente qu’une fraction limitée du tissu entrepreneurial.
Créations soutenues, mortalité élevée
L’année 2024 a été marquée par une forte dynamique de création, avec près de 96.000 nouvelles entreprises, dont environ 68.000 personnes morales, en hausse de 5,5% par rapport à 2023. Ces créations concernent très majoritairement des microstructures faiblement capitalisées, souvent constituées sous forme de SARL à associé unique. En parallèle, le nombre de dissolutions a progressé de 6,3%, dépassant les 11.500 entreprises. Plus de la moitié des sociétés dissoutes avaient moins de cinq ans d’existence, illustrant les difficultés persistantes rencontrées lors de la phase de consolidation. Le commerce et la construction concentrent l’essentiel de ces cessations d’activité, confirmant la vulnérabilité de ces secteurs aux chocs de trésorerie, à la concurrence informelle et aux délais de paiement.
Valeur ajoutée et chiffre d’affaires en nette amélioration
Sur le plan macroéconomique, les indicateurs de performance affichent une évolution plus favorable. Le chiffre d’affaires cumulé des entreprises personnes morales a atteint 2.628 milliards de dirhams, en hausse de 9,4% après une année 2023 plus atone. Cette croissance est principalement portée par les grandes entreprises, qui concentrent près des deux tiers du total. La valeur ajoutée a, quant à elle, progressé de 16,6%, traduisant un redressement marqué de l’activité productive. Trois secteurs concentrent plus de la moitié de cette création de richesse: l’industrie manufacturière, le commerce et la construction. Certaines branches industrielles affichent des performances
notables, signe d’une montée en gamme encore embryonnaire mais réelle de l’appareil productif. Après un ralentissement en 2023, les exportations ont renoué avec la croissance en 2024 (+12,7%), pour atteindre 520,5 milliards de dirhams. L’industrie manufacturière en concentre plus de la moitié, confirmant son rôle central dans l’insertion internationale du Maroc. Cette dynamique demeure toutefois fortement concentrée, tant sur le plan sectoriel que géographique. Les très petites entreprises et les structures jeunes restent largement en marge des circuits d’exportation, freinées par des contraintes de taille, de financement et d’accès aux marchés.
Emploi : progrès quantitatifs, qualité en question
Les déclarations à la CNSS font état de 4,07 millions d’emplois formels, en progression de 2% sur un an. Les entreprises matures concentrent l’essentiel des postes, tandis que les TPE jouent un rôle déterminant en volume. La masse salariale a augmenté de 8,6%, mais la structure des rémunérations reste déséquilibrée : plus de 70% des salariés perçoivent moins de 4.000 dirhams par mois.
Les femmes, qui représentent environ un tiers de l’effectif déclaré, demeurent surreprésentées dans les tranches de bas salaires, mettant en évidence des écarts persistants de qualité de l’emploi. Les entreprises dirigées par des femmes représentent 15,5% du total, avec une forte concentration dans les secteurs sociaux et de services. En matière de financement, elles ne captent qu’un peu plus de 10% de l’encours bancaire, illustrant des difficultés d’accès au crédit encore marquées. Plus largement, le rapport souligne que les TPE et les jeunes entreprises restent structurellement défavorisées face aux structures matures pour l’accès au financement bancaire.
Dans ce contexte, la nouvelle charte de la TPE est présentée comme un levier stratégique pour améliorer le ciblage des dispositifs d’appui, renforcer l’inclusion financière et accompagner plus efficacement les phases critiques de croissance. Au-delà des chiffres, le rapport 2025 de l’OMTPME confirme une réalité désormais bien identifiée le Maroc dispose d’un tissu entrepreneurial dense et dynamique, mais encore insuffisamment structuré pour porter durablement la transformation économique attendue. La question n’est plus celle de la création d’entreprises, mais bien celle de leur pérennité, de leur montée en gamme et de leur capacité à créer de l’emploi de qualité.