Le Maroc entre dans une phase charnière de son évolution démographique. À l’horizon 2040, le Royaume sera à la fois plus urbain, plus concentré territorialement, mais aussi significativement plus âgé. Cette transformation, documentée par le haut-commissariat au Plan et présentée par Chakib Benmoussa, ne relève pas uniquement d’une dynamique sociale. Elle constitue un basculement structurel susceptible de redéfinir en profondeur les fondements de la croissance économique nationale.
Par M. B.
Derrière ces évolutions se dessine une réalité encore sous-estimée: la démographie, longtemps moteur de développement, peut progressivement devenir un facteur de contrainte. Le Maroc est ainsi confronté à un tournant décisif : celui du passage d’un modèle de croissance soutenu par la dynamique démographique à un modèle qui devra désormais s’en affranchir. Pendant plusieurs décennies, le Maroc a bénéficié d’une configuration démographique particulièrement favorable.
La progression soutenue de la population en âge de travailler, combinée à une baisse relative du nombre de dépendants, a constitué un levier essentiel de croissance. Ce phénomène, qualifié de dividende démographique par la Banque mondiale, repose sur un mécanisme simple : une augmentation du nombre d’actifs entraîne une hausse de la production, stimule la consommation et favorise l’investissement.
Dans ce contexte, la croissance économique peut être en partie alimentée par la seule dynamique démographique, sans nécessiter immédiatement des gains importants de productivité. Mais cette phase arrive aujourd’hui à son terme. Les projections du haut-commissariat au Plan (HCP) indiquent une inflexion claire : la part des personnes âgées de 60 ans et plus passerait de 13,8% en 2024 à 19,5% en 2040. Cette évolution s’accompagne d’un ralentissement de la croissance de la population active, annonçant une dégradation progressive du ratio entre actifs et inactifs. Ce basculement marque l’entrée du Maroc dans une phase dite de post-dividende démographique.
Contrairement à la période précédente, la démographie ne soutient plus mécaniquement la croissance. Elle en modifie les conditions, voire en limite les perspectives. Comme le souligne la professeure Sara Sbai, «le vieillissement démographique ne crée pas les fragilités du modèle économique marocain, il les met à nu en retirant progressivement l’appui d’une démographie favorable». Cette affirmation est centrale. Elle signifie que le vieillissement agit comme un révélateur.
Tant que la population était jeune, l’augmentation du nombre d’actifs permettait d’absorber, au moins partiellement, certaines faiblesses structurelles : un taux d’activité faible, un sousemploi persistant, une inadéquation entre formation et marché du travail, ainsi qu’un poids important de l’économie informelle. À mesure que cette dynamique s’atténue, ces fragilités deviennent visibles et produisent des effets macroéconomiques plus marqués.
Selon le Fonds monétaire international (FMI), le vieillissement démographique se traduit à long terme par une diminution du potentiel de croissance. Cette relation s’explique par plusieurs canaux. D’abord, l’offre de travail se contracte progressivement. Une part croissante de la population sort du marché du travail, tandis que la population en âge de travailler progresse moins rapidement. Ensuite, la structure de la productivité évolue. Les économies vieillissantes tendent à innover moins, à adopter plus lentement les nouvelles technologies et à privilégier des stratégies économiques moins risquées. À cela s’ajoute un effet souvent sous-estimé : l’impact sur l’épargne. Les ménages âgés ont tendance à consommer leur épargne plutôt qu’à l’accumuler, ce qui réduit les ressources domestiques disponibles pour financer l’investissement.
Dans le cas du Maroc, ces dynamiques prennent une dimension particulière. Le pays n’est pas confronté à une pénurie de travail, mais à une insuffisante mobilisation d’emplois productifs, qualifiés et formels. Le taux d’activité global avoisine 43%, tandis que celui des femmes reste inférieur à 20%. Cette situation traduit une sous-utilisation importante du capital humain. Autrement dit, le Maroc entre dans une phase où la population active ralentit, alors même qu’elle n’est pas pleinement mobilisée.
Cette double contrainte - démographique et structurelle - constitue un frein potentiel à la croissance. Parallèlement, l’urbanisation accélérée renforce ces tensions. D’ici 2040, près de 70% de la population vivra en milieu urbain, et cinq régions concentreront plus de 86% de la croissance démographique. Cette concentration transforme la structure économique : elle favorise le développement des services, mais accentue également les déséquilibres territoriaux et la pression sur les infrastructures. La croissance devient ainsi moins tirée par l’expansion quantitative du travail et davantage dépendante de gains de productivité, encore insuffisants à ce stade.
S’enrichir avant de vieillir… ou vieillir avant de s’enrichir ?
La question centrale est désormais posée. Le Maroc peut-il réussir sa transformation économique avant que le vieillissement ne s’impose comme contrainte dominante ? L’analyse comparative apporte des éléments de réponse. La Chine a connu une trajectoire marquée par une industrialisation rapide et une croissance exceptionnelle, proche de 10% pendant plusieurs décennies. Cette dynamique a été largement soutenue par une population jeune et abondante.
Aujourd’hui, la Chine entre dans une phase de vieillissement rapide, avec un taux de fécondité autour de 1,2 et une diminution de sa population active. Ce vieillissement contribue au ralentissement de sa croissance, comme le souligne le Fonds monétaire international. Toutefois, la Chine dispose d’un avantage déterminant: elle vieillit après avoir consolidé une base industrielle et technologique solide. La Corée du Sud offre un autre modèle. Confrontée à un vieillissement extrêmement rapide et à un taux de fécondité inférieur à 0,8, elle a anticipé cette transition en investissant massivement dans l’innovation, l’éducation et l’automatisation.
Cette stratégie lui permet de maintenir un niveau élevé de productivité malgré le déclin démographique. À l’inverse, l’Europe illustre les limites d’un vieillissement avancé non compensé. Dans plusieurs pays européens, la part des personnes âgées dépasse 20%, entraînant une croissance économique faible, une pression accrue sur les finances publiques et une stagnation de la productivité. Dans ce contexte, la situation du Maroc apparaît plus fragile.
Comme le souligne la professeure Sara Sbai, «le risque de vieillir avant de s’enrichir est réel pour le Maroc : la transition démographique est rapide, alors que la transformation productive demeure incomplète». Ce constat met en évidence un décalage critique entre la dynamique démographique et la capacité d’adaptation économique. Le Maroc pourrait ainsi se retrouver dans une situation où la croissance ralentit avant même d’avoir atteint un niveau de développement suffisant pour absorber les effets du vieillissement. Les projections du FMI, qui situent la croissance autour de 3% à moyen terme, confirment cette contrainte.
Un tel niveau reste insuffisant pour absorber le chômage, soutenir une transformation industrielle ambitieuse et converger vers les économies avancées. Face à cette situation, la réponse ne peut être que structurelle. Elle repose d’abord sur une mobilisation accrue de la population active. L’augmentation du taux d’activité, notamment féminin, constitue un levier immédiat pour compenser le ralentissement démographique. Elle implique ensuite une transformation du modèle de croissance.
Le Maroc doit passer d’un modèle fondé sur l’accumulation quantitative des facteurs à un modèle basé sur la productivité, l’innovation et la montée en gamme. Cela suppose des investissements importants dans l’éducation, la formation, la recherche et le développement, ainsi qu’une intégration plus poussée dans les chaînes de valeur mondiales. Enfin, la formalisation de l’économie apparaît comme un enjeu central. Sans élargissement de la base contributive, la soutenabilité des systèmes de protection sociale restera fragile face à l’augmentation des dépenses liées au vieillissement.
Parallèlement, le vieillissement ne doit pas être perçu uniquement comme une contrainte. Il ouvre également de nouveaux champs d’opportunités. Le développement d’une économie des seniors - santé, services à la personne, assurance, logement adapté - peut constituer un relais de croissance, à condition d’être structuré et anticipé. Le Maroc entre dans une nouvelle ère. Une ère où la démographie ne constitue plus un moteur automatique de croissance, mais une variable stratégique à maîtriser. Le vieillissement agit comme un ralentisseur silencieux, redéfinissant progressivement les équilibres économiques du Royaume. La question n’est plus de savoir si cette transition aura lieu. Elle est déjà en cours.
La véritable interrogation est celle de la capacité du Maroc à anticiper et à accompagner ce basculement. Car en matière de développement, la démographie n’est jamais neutre. Elle est soit un levier, soit une contrainte. Et dans les décennies à venir, elle pourrait bien devenir l’un des principaux arbitres de la trajectoire économique du Royaume.