Pensé comme une porte d’entrée vers la formalisation, le statut de l’auto-entrepreneur montre aujourd’hui ses limites. Pour Zakaria Fahim, Managing Partner de BDO au Maroc et président de l’Union des autoentrepreneurs, le dispositif doit désormais changer de dimension. Au-delà des ajustements techniques, il plaide pour en faire un véritable instrument de politique économique, capable de soutenir les activités créatrices de valeur et d’offrir aux indépendants de réelles perspectives de développement.
Propos recueillis par C. Jaidani
Finances News Hebdo : Le statut actuel de l’autoentrepreneur est-il favorable sur le plan comptable et juridique ?
Zakaria Fahim : Rendons d'abord justice au texte. La loi 114-13 a fait ce qu'on lui demandait : inscription simple, fiscalité forfaitaire, assise sur le chiffre d'affaires, comptabilité réduite à un registre de recettes. Sur le plan juridique et comptable, c'est volontairement léger, et c'est une bonne chose. Le problème n'est pas la légèreté, mais la lisibilité. Lorsqu'on met côte à côte la loi, le guide de Dar Al Moukawil, la page du ministère et les guides pratiques de 2026, on ne lit pas la même chose sur les taux applicables, sur la base de l'exonération de TVA, ni sur la périodicité des déclarations. J'ai relevé huit divergences documentées entre ces sources officielles ou para-officielles.
Si les textes de référence ne se parlent pas entre eux, on ne peut pas reprocher à un jeune de 25 ans de ne pas comprendre ses obligations. Deuxième point, plus lourd : la retenue à la source de 30%. Elle visait un abus réel, le salariat déguisé. Mais dans la perception collective, elle a été attribuée à l'auto-entrepreneur, alors qu'elle s'applique chez le donneur d'ordre. Résultat : c'est le statut luimême qui porte le stigmate, et un travailleur honnête, monoclient parce que son métier est structurellement monoclient, se retrouve suspecté par construction. Troisième point, plus discret mais décisif : la loi prévoit des obligations de suivi et de reporting qui ne sont pas honorées. Aucune donnée consolidée n'est publiée sur le régime. Or, on ne pilote pas une politique publique qu'on ne mesure pas.
F. N. H. : Les mécanismes de l'État sont-ils adéquats pour accompagner les auto-entrepreneurs ?
Z. F. : Il faut distinguer deux choses que l'on confond en permanence : informer et accompagner. Informer, l'État le fait - guides, portails, dispositifs de vulgarisation existent. Accompagner, c'est autre chose : suivre quelqu'un dans la durée, l'aider à passer un cap, à recruter son premier salarié, à sortir du régime lorsqu'il l'a dépassé. Aujourd'hui, le statut est une porte d'entrée sans couloir derrière. Ma conviction est qu'il faut sortir de la logique du soutien social pour entrer dans une logique de politique économique. Le régime ne doit plus traiter toutes les activités de la même façon. Le principe que je défends est simple : plus une activité contribue à la compétitivité du Maroc, plus elle doit bénéficier d'un régime favorable. Cela vaut pour l'intelligence artificielle, la cybersécurité, le développement logiciel, la maintenance industrielle, les énergies renouvelables ou la santé numérique - comme pour les métiers artisanaux à forte valeur patrimoniale. J'ajoute qu'il faut sortir du rapport de force avec l'administration fiscale. Elle a une inquiétude légitime, l'optimisation abusive. Nous avons une demande légitime, la correction des incohérences et la fin du stigmate. Il y a un échange possible : davantage de traçabilité et un registre assaini, contre des corrections fiscales ciblées. C'est du donnant-donnant, pas de la confrontation.
F. N. H. : Et le financement ? On accuse les banques d'être peu flexibles.
Z. F. : Soyons précis et honnêtes : je ne dispose d'aucune donnée publique chiffrée sur les taux de refus bancaires appliqués à cette population. Personne n'en dispose, et c'est déjà un premier enseignement. On peut en revanche expliquer le mécanisme, et il n'est pas principalement culturel. Un banquier prête contre deux choses : une information financière et une visibilité sur les flux. Or, l'auto-entrepreneur ne produit ni bilan ni compte de résultat, il tient un registre de recettes. Son patrimoine professionnel n'est pas séparé de son patrimoine personnel. Son chiffre d'affaires peut dépendre d'un ou deux clients. Ajoutez la retenue à la source, qui rend une partie de ses encaissements incertaine dans la lecture du banquier, et vous obtenez un dossier illisible. Le banquier ne refuse pas par mauvaise volonté : il refuse parce qu'il ne voit rien. Un point rarement dit : il n'existe aucune donnée publique de sinistralité ni de dépendance client par code d'activité au Maroc. Autrement dit, les banques tarifent le risque à l'aveugle - et quand on tarife à l'aveugle, on sur-tarife, toujours. D'où ma proposition : faire du chiffre d'affaires déclaré un actif. Trois années de déclarations régulières et traçables constituent un historique de crédit. Cela ne coûte rien au Trésor et transforme la contrainte déclarative en avantage pour l'entrepreneur.
F. N. H. : Dans quelle mesure le statut peutil aider à lutter contre l'informel ?
Z. F. : Il le peut, mais à deux conditions qu'il faut énoncer clairement. Première condition: le coût d'être en règle doit rester inférieur au risque d'être hors-la-loi. C'est l'équation de base, et elle a été fragilisée par l'illisibilité du dispositif. Deuxième condition : la formalisation doit donner accès à quelque chose. Si être formel ne procure ni crédit, ni commande publique, ni protection, ni reconnaissance, alors c'est une pure charge - et les gens votent avec leurs pieds. J'ajoute un angle mort dont on ne parle jamais. Le régime comporte une liste de professions exclues. Une personne exclue du statut et qui n'a pas les moyens d'une structure sociétaire n'a aucune option intermédiaire : elle reste dans l'informel, non par choix, mais par défaut de véhicule juridique. Dernier point, et il me tient à cœur : les activités que l'on accuse le plus volontiers de fraude - commerce de détail, réparation, production artisanale - ne sont pas celles qui présentent les risques les plus élevés lorsqu'on analyse la nomenclature de façon méthodique. Le récit dominant et les données ne coïncident pas. C'est pourquoi je plaide pour la publication de données : elles nous protégeraient tous, y compris l'administration.
F. N. H. : Faut-il donner plus de priorité à la formation ?
Z. F. : Oui, mais je voudrais élargir la question, parce que le mot «formation» nous enferme dans l'image d'un jeune dans une salle de classe. Le vrai enjeu est la transmission. Nous avons dans ce pays des maîtres artisans qui approchent de la retraite sans avoir formé de successeur : zellige, bois sculpté, ferronnerie, maroquinerie, tissage, dinanderie, plâtre traditionnel, métiers du cuivre, restauration du patrimoine. Chaque départ non préparé, c'est un savoir-faire qui s'éteint. Et cela vaut aussi pour les cadres : un expertcomptable, un ingénieur, un architecte ou un médecin à la retraite représente trente ans d'expérience aujourd'hui laissée inemployée. C'est le sens de ce que j'appelle la passerelle Maâlem : permettre au maître de transmettre officiellement, avec un cadre, une rémunération et une reconnaissance - un label «Maître artisan transmetteur» - et permettre au jeune de s'installer avec un accompagnement réel, pas seulement un numéro d'inscription.
Il y a là un levier que personne n'a encore actionné : la Loi de Finances 2026 exonère totalement d'impôt sur le revenu les pensions de retraite de base. Cela change l'économie du mentorat, un retraité peut transmettre sans que cela se retourne fiscalement contre lui. Enfin, un mot sur la peur qui bloque tout le monde, notamment dans la culture et l'audiovisuel : la crainte de la requalification en contrat de travail. Le Québec a traité ce sujet par une loi de juin 2022 qui permet aux travailleurs indépendants du secteur culturel de négocier collectivement sans perdre leur statut d'indépendant. C'est une voie que nous devrions regarder de près, d'autant que les métiers du spectacle et de l'audiovisuel représentent une part très importante de la nomenclature des activités et sont quasiment absents du débat public.