CitizOn : «Il existe une forte demande pour des contenus culturels exigeants mais accessibles»

CitizOn : «Il existe une forte demande pour des contenus culturels exigeants mais accessibles»

Fondée en 2023, la startup CitizOn facilite la découverte du patrimoine et de la culture des villes du Maroc. Ludique et pensée pour être accessible à tous, y compris aux enfants, elle a déjà été primée à plusieurs reprises. Entretien avec sa fondatrice et CEO, Mahja Nait Barka.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Pouvez-vous nous présenter CitizOn et expliquer comment est née l’idée de transformer le smartphone en guide urbain de poche ?

Mahja Nait Barka : CitizOn est une application d’exploration urbaine qui permet de visiter les villes du Maroc en toute autonomie, à son rythme, grâce à des parcours audioguidés et géolocalisés, accessibles en plusieurs langues, aussi bien pour les visiteurs étrangers que pour les habitants. L’idée est née d’un double constat. D’un côté, les villes marocaines regorgent de patrimoines riches mais que l’on traverse parfois sans vraiment les voir ou les comprendre. De l’autre, le smartphone est devenu un outil central de navigation et d’orientation, mais il reste peu exploité comme support de médiation culturelle structurée. CitizOn est née de cette envie de réconcilier rigueur historique et expérience digitale. On ne se contente pas d’énumérer des dates ou des façades, on explique pourquoi un quartier s’est construit ainsi, ce qu’il raconte d’une époque, d’un mode de vie. À Casablanca, par exemple, le circuit sur Hay Mohammadi mêle architecture, histoire sociale, musique et sport, en évoquant à la fois les logements ouvriers, Nass El Ghiwane ou encore le Mouvement national.

 

F.N.H. : Pourquoi avoir choisi Casablanca comme première ville phare du projet alors que le Maroc regorge d’autres villes à fort potentiel touristique et patrimonial ?

M. N. B. : Casablanca s’est imposée pour plusieurs raisons. C’est d’abord une ville que je connais intimement, j’y vis et j’y travaille sur le patrimoine depuis plus de dix ans. Je connais ses quartiers, ses archives, ses acteurs, ses récits… Lancer CitizOn à Casablanca, c’était donc commencer là où le capital de connaissances était déjà constitué. Cela a permis d’aller vite, et surtout de tester le concept dans un environnement que je maîtrise, avec un haut niveau d’exigence sur la qualité des contenus. Mais Casablanca est aussi un choix éditorial fort. C’est une ville complexe, souvent mal racontée. Contrairement à des villes plus évidentes touristiquement, elle nécessite des clés de lecture. C’est précisément ce que propose CitizOn. Enfin, Casablanca permet de toucher un public hybride, composé à la fois de visiteurs et d’habitants curieux de redécouvrir leur ville. Si le modèle fonctionne dans une ville aussi dense et contrastée, je suis convaincue qu’il est transposable partout ailleurs.

F.N.H. : CitizOn propose une autre manière de visiter la ville, de façon autonome et sans guide physique. En quoi ce format répond-il aux nouvelles attentes des visiteurs, marocains comme étrangers ?

M. N. B. : Les attentes ont profondément changé. Les visiteurs recherchent plus de liberté, plus de personnalisation et de souplesse. Ils veulent comprendre sans être enfermés dans un groupe, avancer à leur rythme, s’arrêter, reprendre plus tard. Ce format autonome répond aussi à une réalité très concrète: l’insuffisance de l’offre de médiation culturelle face à la croissance des flux touristiques. À l’horizon 2030, le Maroc vise 26 millions de visiteurs. Il est illusoire de penser que le modèle classique du guidage physique, opéré par les guides agréés du ministère, pourra à lui seul absorber cette demande. Mais CitizOn ne remplace pas les guides, il complète l’écosystème. Il permet de démocratiser l’accès au patrimoine marocain, y compris hors horaires, hors saisons, hors centres historiques. Un visiteur peut découvrir la médina de Salé le matin, les Oudayas de Rabat l’aprèsmidi, et écouter un podcast sur la Corniche de Casablanca en fin de journée. Ce format séduit aussi les Marocains, notamment les jeunes et les familles, qui redécouvrent leur ville comme un espace de savoir et de récit.

 

F.N.H. : Comment avez-vous pensé CitizOn pour qu’il soit également adapté aux enfants et aux familles ?

M. N. B. : Dès le départ, nous avons pensé CitizOn comme un outil intergénérationnel. Les textes sont écrits dans une langue orale claire, sans jargon. Les commentaires privilégient les anecdotes, les personnages historiques, et sont disponibles en arabe, anglais ou français. Nous avons aussi développé des formats spécifiques, à savoir des parcours courts, des jeux de piste, des visites à vélo, ou encore des circuits thématiques autour du cinéma, du street art ou de la spiritualité. À Casablanca, le circuit Casa Sports Quest, conçu en partenariat avec la Société marocaine d’ingénierie touristique (SMIT), permet aux familles de découvrir la ville à travers ses stades et ses figures sportives, tout en marchant ou en pédalant, et en relevant des défis d’observation. Au final, on apprend sans avoir l’impression de «faire une visite culturelle».

 

F.N.H. : Avec plus de 20 circuits, 400 lieux à découvrir et plus de 4.000 participants à ce jour, quels enseignements tirez-vous de ces premiers résultats ?

M. N. B. : Effectivement, ces chiffres remontent déjà à quelques mois. Aujourd’hui, nous avons franchi la barre des 5.000 premiers utilisateurs organiques, et nous couvrons désormais 6 villes. De nouveaux circuits seront prochainement lancés à Tanger, Essaouira, Marrakech et Agadir, avant une grande campagne de communication nationale. Le premier enseignement à retenir est qu’il existe une forte demande pour des contenus culturels exigeants mais accessibles. Nous avons aussi constaté un attachement fort au local. Beaucoup de retours viennent d’habitants qui redécouvrent leur ville, parfois avec émotion. Cela confirme que CitizOn n’est pas uniquement un produit touristique, mais aussi un outil de réappropriation urbaine pour les Marocains.

 

F.N.H. : CitizOn a été primée à Smart City Expo 2024 et est lauréate du programme Machrou3i de Réseau Entreprendre Maroc. Quel impact ces consécrations ont-elles eu sur le développement du projet ?

M. N. B. : Ces reconnaissances ont été des leviers structurants à plusieurs niveaux. Elles ont d’abord renforcé la crédibilité institutionnelle de CitizOn et facilité l’accès à des soutiens publics essentiels. Le projet a ainsi bénéficié de subventions des ministères de la Culture et du Tourisme, qui ont permis d’investir dans le cœur de la plateforme, à savoir le développement technologique et la production de contenus culturels. L’accompagnement par des incubateurs et réseaux de premier plan comme la French Tech Maroc ou l’UM6P a aussi marqué un tournant dans la structuration du projet et du modèle économique. Tous ces acteurs sont essentiels pour accompagner notre changement d’échelle.

 

F.N.H. : Quel rôle joue le financement, notamment le soutien du ministère du Tourisme, dans la structuration et l’accélération de CitizOn ?

M. N. B. : Le financement est un levier décisif. Le soutien du ministère a permis d’investir dans la technologie. Mais dans un projet comme CitizOn, le coût principal n’est pas uniquement technique. Il réside dans la recherche, l’écriture, la vérification historique, la traduction, l’enregistrement audio. Ce sont des investissements immatériels mais essentiels pour garantir un contenu fiable. Nos parcours ont d’ailleurs fait l’objet d’une relecture approfondie par le ministère de la Culture, avec lequel nous avons signé une convention de partenariat sur trois ans, ce qui garantit un haut niveau d’exigence à nos utilisateurs.

 

F.N.H. : Quelles sont les prochaines étapes pour CitizOn, tant en matière d’expansion vers d’autres villes que d’innovation technologique, notamment en vue de la Coupe du monde 2030 et des flux touristiques qu’elle va générer ?

M. N. B. : CitizOn entre aujourd’hui dans une phase d’accélération, avec l’ambition de couvrir une vingtaine de villes marocaines d’ici 2028, en articulant grandes destinations touristiques et territoires moins mis en avant. L’objectif est de proposer à la fois les incontournables du Maroc urbain (Marrakech, Agadir, Rabat ou Fès) et des villes au patrimoine plus discret mais tout aussi riche, telles qu’Asilah, Azemmour, Oujda, Chefchaouen ou encore Guelmim. Cette stratégie répond à une conviction forte : la valeur culturelle d’un territoire ne se mesure pas uniquement à son exposition touristique. En élargissant la couverture, CitizOn contribue à diversifier les récits et à offrir une lecture plus équilibrée du patrimoine marocain. Cette montée en puissance repose aussi sur la communication et les partenariats, en particulier avec les acteurs du tourisme, de la culture, du transport et des collectivités, afin de toucher le plus grand nombre.

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Mercredi 16 Septembre 2026

Rap, hip-hop et nouveaux talents : L’Boulevard démarre ce jeudi à Casablanca

Dimanche 13 Septembre 2026

Dealkhir: «Nous voulons faire en sorte que la générosité devienne un réflexe du quotidien»

Mardi 08 Septembre 2026

Tanger accueillera les Assises de l’AUSIM du 7 au 9 octobre 2026

Vendredi 21 Aout 2026

Médinas marocaines : ces musées vivants qui séduisent les voyageurs du XXIème siècle

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux