À l’heure où les enfants se connectent de plus en plus tôt, la cybersécurité devient un enjeu éducatif majeur. À Nador, Cyber Sqool s’est donné pour mission de rendre Internet plus sûr pour les jeunes générations. Entretien avec son cofondateur et CEO, Badreddin Dardour.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Cyber Sqool est aujourd’hui reconnue comme une initiative innovante en matière d’éducation à la cybersécurité. Quelle problématique avez-vous identifiée au départ et comment cette prise de conscience vous a-t-elle conduit à créer la startup ?
Badreddin Dardour : En octobre 2023, une affaire aux États-Unis a révélé qu’un homme de 27 ans avait parcouru plus de 200 km pour enlever une fillette de 11 ans rencontrée sur Roblox, plateforme qui compte des millions de jeunes utilisateurs. Ce drame bien réel illustre une menace mondiale qui touche directement nos enfants. Après plus de dix ans à protéger les entreprises en cybersécurité, j’ai pris conscience d’un paradoxe alarmant, car nous sécurisons les serveurs mais la population la plus vulnérable reste sans défense, nos enfants. Face à une criminalité numérique organisée qui exploite leur naïveté, il est devenu urgent de créer une véritable immunité numérique. C’est de cette prise de conscience qu’est née Cyber Sqool.
F.N.H. : Votre projet s’inscrit dans l’écosystème EdTech et numérique de la région de Nador. Quel rôle joue ce secteur aujourd’hui dans le développement de l’économie de la connaissance et dans l’accélération de la transformation digitale du système éducatif marocain ?
B. D. : Originaire de Zaïo à Nador, et mon cofondateur d’Oujda, nous avons choisi de lancer Cyber Sqool depuis l’Oriental par conviction. L’innovation n’est pas réservée aux grandes métropoles. Sur le terrain, nous avons constaté une forte attente des familles pour des solutions de protection numérique aux standards internationaux. L’EdTech joue aujourd’hui un rôle important dans l’économie de la connaissance et la transformation digitale du Maroc. Elle permet de démontrer qu’il est possible de concevoir un produit d’excellence mondiale depuis une petite ville. Si notre modèle prouve sa robustesse à Nador ou à Oujda, il devient naturellement scalable à l’échelle nationale, et surtout exportable à l’international. Notre déploiement en France et aux Émirats arabes unis est la preuve que le Maroc peut être un producteur d’innovation à portée mondiale.
F.N.H. : Cyber Sqool mise sur l’animation, le storytelling et des ateliers ludiques pour sensibiliser les enfants à la cybersécurité. Quel est l’impact pédagogique de cette approche sur la compréhension et l’assimilation des notions de sécurité numérique chez les enfants de 4 à 16 ans ?
B. D. : Nos enfants sont des Digital Natives. Leur imposer un discours théorique ou anxiogène sur la cybersécurité serait inefficace. Nous utilisons donc les codes qu’ils maîtrisent déjà, à savoir jeu, animation et storytelling pour capter leur attention et transmettre les bons réflexes. Notre approche repose sur trois piliers fondamentaux :
• Le storytelling : l’enfant s’identifie à des héros de son âge et vit les situations (cyberharcèlement, faux profils…), ce qui favorise une assimilation émotionnelle et durable.
• Le «safe sandbox» : il peut se tromper dans un environnement sécurisé, comprendre ses erreurs sans conséquence réelle et apprendre par l’expérience.
• L’adaptation par âge (4 à 16 ans) : des messages simples pour les plus jeunes (hygiène numérique de base) jusqu’aux scénarios complexes pour les adolescents (grooming, usurpation d’identité, cyberharcèlement). Notre objectif n’est pas de créer des experts techniques, mais de développer chez eux des réflexes comportementaux automatiques, sereins et responsables face aux risques numériques.
F.N.H. : Vous avez été sélectionné comme finaliste du concours national d’excellence organisé par Bank of Africa et MasterCard. Au-delà de la reconnaissance, quel rôle jouent le financement et l’accompagnement institutionnel dans la croissance, la structuration et le passage à l’échelle d’une startup innovante comme Cyber Sqool ?
B. D. : Dans les domaines très sensibles de l'EdTech et de la cybersécurité, la monnaie la plus précieuse n'est pas le Dirham ou l'Euro, c'est la «confiance». Quand vous demandez à un parent ou à un directeur d'école d'intégrer votre solution pour protéger ce qu'ils ont de plus cher, ils doivent être certains de votre fiabilité absolue. Être sélectionné et soutenu par des géants de la finance comme Bank of Africa et MasterCard, par des leaders technologiques mondiaux comme Orange, tout en collaborant étroitement avec des institutions universitaires et académiques, n'est pas juste une série de trophées honorifiques. Pour nous, c’est un véritable label de garantie à 360 degrés («Trust Seal»). Cela valide la sécurité transactionnelle de notre modèle, la solidité de notre infrastructure technologique, mais aussi la rigueur scientifique et pédagogique de notre plateforme aux yeux du grand public et de nos partenaires B2B.
F.N.H. : Votre programme est aujourd’hui déployé au Maroc, en France et aux Émirats arabes unis. Comment adaptez-vous vos contenus aux différents contextes éducatifs et culturels tout en garantissant des standards internationaux en matière de cybersécurité ?
B. D. : Les techniques de manipulation psychologique (grooming), le phishing ou le cyberharcèlement utilisent les mêmes ressorts émotionnels à Casablanca, Paris ou Dubaï. Nos standards de protection sont donc internationaux, avec une infrastructure conçue en Privacy by Design et conforme aux normes les plus exigeantes, comme le RGPD, afin de garantir une protection maximale des données des enfants. En revanche, la pédagogie doit être culturellement adaptée. Un enfant ne s’identifie que si le scénario reflète son quotidien. Cyber Sqool repose ainsi sur une architecture modulaire, avec un socle technologique universel qui gère les algorithmes, assure la sécurité, le suivi pédagogique et le respect des standards de cybersécurité, ainsi qu’une couche culturelle qui adapte l’enrobage visuel et narratif, notamment les langues, les accents, les prénoms, les avatars et les contextes sociaux selon chaque pays. Cette localisation permet de créer une identification immédiate et un apprentissage plus profond.
F.N.H. : Cyber Sqool développe actuellement des produits B2B en partenariat avec des sociétés spécialisées en cybersécurité. Quel est l’objectif de ces offres et comment elles s’intègrent à votre mission éducative tout en répondant aux besoins des entreprises ?
B. D. : Avec la généralisation du télétravail et du modèle hybride, le périmètre de sécurité traditionnel des entreprises a disparu. La frontière entre le bureau et le domicile s’est effacée. Aujourd’hui, la vulnérabilité n’est plus seulement au niveau du serveur central, mais aussi au sein du foyer, via des appareils familiaux connectés au même réseau que l’ordinateur professionnel. C’est dans ce contexte que nos partenariats B2B prennent tout leur sens. Aux côtés de sociétés spécialisées en cybersécurité, nous créons une approche complémentaire; elles assurent l’infrastructure technique, et Cyber Sqool y ajoute une dimension pédagogique et humaine destinée aux familles. L’objectif est double : d’abord, renforcer la sécurité à la source en sensibilisant les enfants, et ensuite offrir aux entreprises un avantage social innovant, intégré à leur politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Ce modèle nous permet de massifier notre impact éducatif en touchant des milliers d'enfants via les comités d'entreprise, tout en apportant une solution de protection globale aux entreprises marocaines et internationales.
F.N.H. : Cyber Sqool prévoit de lancer une caravane nationale à travers tout le Royaume pour sensibiliser les enfants aux risques numériques. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce projet et sur la manière dont vous comptez toucher les jeunes et les accompagner dans leur apprentissage de la cybersécurité ?
B. D. : La caravane nationale, nos cyber weekends, dépasse la simple action de prévention. Elle constitue un pilier stratégique de notre déploiement O2O (Offlineto-Online) et répond surtout à une urgence sociétale, celle de protéger concrètement les mineurs face aux risques numériques. Aujourd'hui, la protection numérique des mineurs est au centre des grandes stratégies nationales d'inclusion numérique et des recommandations des plus hautes instances mondiales dédiées aux droits de l'enfant. Notre objectif est de transformer les grandes orientations nationales et internationales en un outil éducatif accessible à chaque famille. Pour assurer un maillage territorial efficace, nous collaborons avec des espaces de co-working comme Alpha Connect à Berkane et MySpace CoWorking à Oujda, ainsi qu’avec des universités, théâtres et complexes culturels qui facilitent l’organisation et la sensibilisation locale. Au-delà de l’événement, notre ambition est de créer un véritable mouvement d’éducation et de prise de conscience à l’échelle nationale.
F.N.H. : Quelle est votre vision à moyen et long terme pour Cyber Sqool et comment envisagez-vous son évolution pour répondre aux enjeux futurs de l’éducation et de la cybersécurité ?
B . D. : Notre évolution stratégique va bien au-delà de la sensibilisation par le jeu. Cyber Sqool s’oriente vers une DeepTech intégrant pleinement l’intelligence artificielle. Nous évoluons d'une plateforme d'éducation interactive vers le développement d'un véritable «Analyste comportemental IA». À terme, notre intelligence artificielle ne se contentera pas de filtrer des mots-clés basiques, ce qui est aujourd'hui obsolète face aux prédateurs. Elle sera capable d'agir sur deux axes essentiels :
• Une détection prédictive en temps réel : identification des schémas de grooming, de cyberharcèlement ou de signaux de détresse psychologique avant aggravation.
• Un apprentissage adaptatif : des scénarios personnalisés selon les vulnérabilités de chaque enfant, pour un entraînement ciblé et efficace.
L’ensemble repose sur un principe strict de Privacy by Design, garantissant confidentialité et anonymat. Notre ambition à long terme est de passer de la prévention à la protection prédictive active, et positionner Cyber Sqool comme un bouclier comportemental de référence, conçu au Maroc avec une portée internationale.