Kiddo Education propose la conception de jeux éducatifs à forte valeur pédagogique. La startup développe des expériences immersives où l’enfant apprend en s’amusant, sans pression. Entretien avec la fondatrice et CEO, Kawtar Jalili.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Pouvez-vous expliquer comment votre approche répond aux nouveaux enjeux de l’apprentissage chez l’enfant ?
Kawtar Jalili : Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans un monde très stimulant, parfois même trop. Leur attention est sollicitée en permanence, alors que l’apprentissage reste souvent associé à la pression, à l’évaluation et à la peur de se tromper. Chez Kiddo Education, nous partons d’une idée simple, mais exigeante, celle d’apprendre mieux quand on se sent bien. En utilisant les codes du jeu vidéo, narration, exploration, interaction, nous créons des expériences où l’enfant apprend presque sans s’en rendre compte. Le jeu devient un espace de confiance, où l’erreur est permise, où la curiosité est encouragée, et où le plaisir n’est pas un bonus, mais le moteur même de l’apprentissage. C’est une approche qui répond aux enjeux actuels, à savoir maintenir l’attention, réduire l’anxiété liée à l’école, développer l’autonomie et valoriser l’enfant dans ses réussites. Le jeu vidéo, lorsqu’il est conçu avec exigence, n’est pas un gadget, mais un formidable outil culturel pour apprendre à réfléchir et à résoudre des problèmes. Et cela change tout dans la manière dont l’enfant se perçoit dans le processus d’apprentissage.
F.N.H. : Dans un écosystème EdTech et gaming en pleine évolution, quelle est la proposition de valeur de Kiddo Education et quel rôle la startup joue-t-elle aujourd’hui dans ce secteur ?
K. J. : Notre proposition de valeur repose sur un positionnement évident. Nous ne voulons pas faire des exercices scolaires «déguisés», mais de vrais jeux, pensés avec la même exigence que les productions de divertissement. Kiddo Education se situe à la rencontre de l’éducation, du jeu vidéo et de la culture. Nous concevons des expériences narratives, ancrées dans le réel, adaptées aux usages des enfants, et respectueuses de leur intelligence. Aujourd’hui, notre rôle est de montrer qu’il est possible de concilier rigueur pédagogique, qualité ludique et impact émotionnel, sans sacrifier l’un au profit de l’autre. Nous travaillons aussi à créer un langage commun entre des univers qui se parlent peu; le monde éducatif, souvent méthodique et structuré, et celui du jeu vidéo, créatif et orienté expériences. Cette articulation crée une valeur unique, celle de rendre l’apprentissage plus vivant et plus aligné avec les attentes des nouvelles générations, tout en rassurant les parents et les institutions.
F.N.H. : Le financement est souvent un facteur déterminant dans la croissance d’une startup. En quoi l’accès au financement est-il stratégique pour permettre à Kiddo Education de franchir de nouvelles étapes de développement ?
K. J. : Le financement est stratégique parce qu’il nous permet avant tout de prendre le temps de bien faire les choses. Le jeu éducatif est un domaine qui demande de la recherche, des itérations, beaucoup de tests utilisateurs et une vraie attention à la qualité. Accéder à des financements nous permet de structurer une équipe pluridisciplinaire, de sécuriser la phase de production et d’éviter les raccourcis. C’est ce qui nous permet de construire des produits solides et réellement utiles aux enfants, aux parents et aux enseignants. Enfin, à l’échelle d’un studio, le financement permet de passer d’une logique artisanale à une logique industrielle maîtrisée. Il ouvre la porte à des collaborations internationales, à des expertises pointues et à des cycles de développement alignés avec les standards du secteur du jeu vidéo, sans compromettre la dimension pédagogique.
F.N.H. : Concrètement, comment les ressources financières mobilisées contribueront-elles à structurer et accélérer l’impact de Kiddo Education sur le marché éducatif ?
K. J. : Concrètement, ces ressources sont investies autour de trois priorités : renforcer l’équipe créative et technique, améliorer continuellement nos produits grâce aux retours des utilisateurs, et préparer un déploiement progressif sur de nouveaux marchés, notamment à l’international. L’objectif n’est pas d’aller vite à tout prix, mais de poser des bases solides. Nous cherchons à construire une méthodologie de production simplifiée et réplicable, afin que Kiddo Education puisse, à terme, porter plusieurs projets éducatifs à fort impact. Cela passe, entre autres, par le développement d’outils internes, par un suivi éthique de nos contenus et par une réflexion sur les usages culturels du jeu selon les pays. Chaque investissement vise à renforcer cette ambition : développer des produits éducatifs beaux, accessibles et culturellement pertinents.
F.N.H. : Dans un secteur du gaming encore largement masculin, quelle est aujourd’hui la place des femmes, et quels leviers sont nécessaires pour renforcer leur présence et leur leadership ?
K. J. : Au Maroc, la place des femmes dans le gaming évolue, mais elle reste encore fragile, en particulier dans les postes de décision. Les leviers sont connus, à savoir plus de visibilité, un meilleur accès aux réseaux professionnels, et surtout une reconnaissance basée sur les compétences, et non sur les stéréotypes. Créer des environnements inclusifs est essentiel, non seulement pour l’égalité, mais aussi pour la qualité des créations. La diversité apporte des points de vue différents, et des façons inédites de penser le jeu, et c’est une vraie richesse pour l’industrie. Et au-delà des chiffres, il faut aussi des rôles modèles, des programmes de mentorat et des espaces de formation adaptés. Ce sont ces dynamiques, visibles et concrètes, qui permettront d’installer durablement la présence des femmes dans le secteur et de transformer culturellement l’écosystème.
F.N.H. : Vous étiez la seule femme entrepreneure retenue au sein du Video Game Incubator. Parleznous de cette expérience et de ce que symbolisait cette sélection, tant sur le plan personnel que pour la diversité dans l’industrie du jeu vidéo.
K. J. : Cette sélection a d’abord été une reconnaissance, mais aussi une vraie responsabilité. Elle a confirmé la légitimité de mon parcours, à la croisée de l’éducation et du jeu vidéo, dans un secteur encore très codifié. Mais au-delà de l’aspect symbolique, le Video Game Incubator a surtout été une expérience humaine exceptionnelle. J’y ai trouvé bien plus qu’un accompagnement financier ou professionnel; j’y ai trouvé une véritable tribu. Des personnes sur qui je peux compter, un réseau d’une qualité rare, aussi bien sur le plan humain que professionnel. C’est une chance précieuse, et je tiens vraiment à saluer le travail du programme VGI. J’encourage vivement celles et ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure à rejoindre la prochaine édition. C’est un environnement exigeant et profondément structurant. Sur le plan personnel, cette expérience a renforcé ma confiance et ma vision. Sur le plan sectoriel, elle montre que la diversité n’est pas un slogan, mais c’est un moteur d’innovation et de renouvellement pour toute l’industrie.
F.N.H. : Quelle est votre vision à long terme pour Kiddo Education et comment souhaitez-vous façonner l’avenir de l’éducation des enfants à travers le gaming éducatif ?
K. J. : À long terme, mon ambition est de faire de Kiddo Education un studio de référence dans le jeu éducatif narratif. Un studio capable de créer des expériences dont les enfants se souviennent, pas seulement pour ce qu’ils ont appris, mais pour ce qu’ils ont ressenti. Je crois profondément que l’éducation peut être plus humaine, ludique et connectée au monde réel. Le jeu vidéo est un formidable outil culturel. Utilisé avec exigence, sens et respect des enfants, il peut transformer durablement notre rapport à l’apprentissage… et même, parfois, réconcilier certains avec l’école. Notre vision s’inscrit dans le long terme avec comme objectif développer des jeux qui enrichissent et qui donnent aux enfants les moyens de comprendre le monde. Et si à travers nos jeux, certains retrouvent le goût de la curiosité, le plaisir de réfléchir ou encore la confiance en leurs capacités, alors nous aurons déjà fait une partie du chemin.