Longtemps considérée comme un patrimoine à préserver, la culture s’impose aujourd’hui comme un véritable levier de développement économique et social. Le Maroc dispose d’atouts considérables pour transformer la richesse de sa culture et de ses traditions en moteur de croissance, de création d’emplois et de rayonnement international. Entretien avec Sanaa Allam, responsable adjointe du secteur de la Culture au Bureau de l’Unesco pour le Maghreb.
Finances News Hebdo : Comment le Maroc peut-il transformer la richesse de son patrimoine matériel et immatériel en un véritable moteur d’attractivité économique, touristique et territoriale ?
Sanaa Allam : Le Maroc dispose d’un patrimoine culturel et historique d’une richesse exceptionnelle. Pour en faire un véritable moteur de développement, il est essentiel de renforcer l’investissement dans la culture et le patrimoine, non seulement pour les préserver, mais aussi pour les valoriser comme des leviers de croissance économique et d’attractivité territoriale. Chaque investissement dans la restauration des sites patrimoniaux, les infrastructures culturelles, les industries créatives ou les événements culturels génère des retombées en matière de tourisme, d’emploi et de dynamisation des territoires. La culture ne doit plus être perçue comme une dépense, mais comme un investissement stratégique qui contribue au développement durable, au rayonnement du Maroc et à l’amélioration de la qualité de vie des citoyens. D’ailleurs, l’Unesco plaide depuis plusieurs années pour que la culture soit reconnue comme un objectif de développement durable à part entière, tant son rôle est déterminant dans la construction de sociétés inclusives, résilientes et prospères.
F. N. H. : Dans quelle mesure la valorisation de la diversité culturelle marocaine contribue-t-elle à renforcer l’image du Royaume et son soft power ?
S. A. : La diversité culturelle marocaine constitue l’un des principaux atouts du Royaume sur la scène internationale. Riche de ses composantes africaines, arabes, amazighes, hassanies, andalouses, hébraïques et méditerranéennes, le Maroc porte un modèle de coexistence, d’ouverture et de dialogue qui renforce son image à l’échelle mondiale. La valorisation de cette diversité à travers le patrimoine, les arts, les festivals, les industries culturelles et les échanges internationaux contribue à renforcer l’attractivité du Maroc auprès des investisseurs, des touristes et des talents.
F. N. H. : Festivals, expositions, foires d’art, défilés de mode, rencontres artistiques ou événements dédiés aux industries créatives se multiplient au Maroc. Quelles retombées génèrent-ils en matière d’emploi, d’investissement et de développement local ?
S. A. : En plus de leur dimension culturelle, les festivals, expositions, foires d’art et événements créatifs sont de véritables moteurs de développement économique et territorial. Ils génèrent des emplois directs et indirects, notamment pour les jeunes, stimulent l’investissement, renforcent l’attractivité touristique et dynamisent les économies locales dans les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration, de l’artisanat et des services. Ces manifestations contribuent également à l’émergence des industries culturelles et créatives comme secteur économique à fort potentiel. C’est d’ailleurs dans cette perspective que l’Unesco souligne le rôle central de la culture dans le développement durable.
F. N. H. : Quels sont les principaux atouts dont dispose le Maroc pour faire de la créativité et du patrimoine des moteurs de croissance à l’horizon 2030 ?
S. A. : Le Maroc dispose de nombreux atouts pour faire des industries culturelles et créatives un moteur de croissance à l’horizon 2030. Il bénéficie d’un patrimoine matériel et immatériel exceptionnel, d’une identité culturelle plurielle, d’une jeunesse créative, ainsi que d’un savoir-faire reconnu dans des domaines tels que l’artisanat, le design, le cinéma, la musique, la mode et les arts numériques. L’enjeu aujourd’hui est de transformer cette richesse culturelle en valeur économique à travers l’investissement, l’innovation, la formation et l’accompagnement des entrepreneurs culturels. Les industries culturelles et créatives ont la capacité de créer des emplois qualifiés, d’attirer les investissements, de renforcer l’attractivité des territoires et de contribuer au rayonnement international du Royaume. Cette vision rejoint celle de l’Unesco, qui considère les industries culturelles et créatives comme un secteur stratégique pour le développement durable et plaide pour une meilleure reconnaissance de la culture dans les politiques de développement. Pour le Maroc, investir dans la créativité, le patrimoine et l’innovation culturelle, c’est investir dans une économie de la connaissance et de l’identité. En un mot, investir dans la culture, c’est investir dans l’avenir.
F. N. H. : Le caftan marocain a été officiellement inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en décembre 2025. Quelles perspectives cette inscription ouvre-t-elle pour la promotion du tourisme culturel et le développement de l’économie créative nationale ?
S. A. : L’inscription du caftan marocain sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco est une consécration pour les artisans, les créateurs et tous les acteurs qui contribuent à la préservation et à la transmission de cet héritage. En dehors de sa portée symbolique, cette inscription constitue un levier pour le développement du tourisme culturel, la valorisation des métiers d’art, l’attractivité des territoires et la croissance des industries culturelles et créatives.
F. N. H. : Derrière le caftan et de nombreuses expressions du patrimoine marocain se trouvent des milliers d’artisans et d’artisanes qui perpétuent des savoir-faire d’exception. Comment mieux valoriser ces métiers ?
S. A. : La valorisation de ces métiers passe d’abord par leur reconnaissance comme un patrimoine vivant, conformément à l’esprit de la Convention de 2003 de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Il est essentiel d’accompagner ces acteurs à travers la formation, la transmission intergénérationnelle, l’innovation, l’accès aux marchés et la protection de la valeur de leurs créations. La digitalisation et l’intégration de ces savoir-faire dans les circuits du tourisme culturel et des industries créatives peuvent transformer ces métiers en véritables moteurs économiques. Une attention particulière doit être accordée aux artisanes, notamment dans les territoires, car ces activités représentent un levier important d’autonomisation des femmes, de création d’emplois et de renforcement de l’inclusion sociale. Préserver un savoir-faire, ce n’est donc pas seulement protéger une tradition, mais c’est investir dans des compétences, des territoires et dans un modèle de développement durable.
F. N. H. : Comment assurer la transmission des savoirfaire et du patrimoine culturel aux jeunes générations tout en faisant de la culture un secteur créateur d’emplois et d’opportunités économiques ?
S. A. : La transmission est au cœur de la vitalité et de la pérennité des savoir-faire liés à l’artisanat et au patrimoine culturel immatériel. Un savoir-faire qui n’est pas transmis aux nouvelles générations risque de disparaître; il est donc essentiel de créer les conditions permettant aux jeunes de se l’approprier, de le réinventer et d’en faire une source d’opportunités. Face aux transformations technologiques et aux nouvelles formes de création, l’enjeu est de concilier préservation de l’authenticité et innovation. Cela passe par le renforcement de la formation, l’apprentissage auprès des maîtres artisans, l’intégration du numérique, ainsi que l’accompagnement des jeunes porteurs de projets culturels et créatifs. Dans cette dynamique, les partenariats avec le secrétariat d’État chargé de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire, ainsi qu’avec l’Unesco, jouent un rôle important pour soutenir la sauvegarde, la documentation et la transmission des savoir-faire aux jeunes générations. L’objectif est de faire de ces métiers non seulement un héritage à protéger, mais aussi un secteur créateur d’emplois, d’entrepreneuriat et de développement local.
F. N. H. : L’Unesco contribue à structurer de véritables dynamiques culturelles et économiques. Comment cela se traduit-il concrètement en opportunités pour les artisans, les industries créatives et le tourisme culturel, notamment pour le développement économique du Maroc ?
S. A. : L’Unesco accompagne ses États membres dans la mise en place de stratégies où la culture est pleinement intégrée aux politiques de développement durable. Son action ne se limite pas à la reconnaissance du patrimoine, mais elle vise également à renforcer les capacités des acteurs qui œuvrent à sa sauvegarde et à sa valorisation. Concrètement, cet accompagnement se traduit par des programmes de renforcement des capacités dans les domaines liés au patrimoine culturel, aux industries créatives, à la gestion culturelle et à la transmission des savoir-faire. L’Unesco soutient également les États et les acteurs de la société civile à travers des mécanismes de financement qui permettent de développer des projets de préservation, d’innovation et de valorisation économique du patrimoine. Pour le Maroc, ces dynamiques représentent une réelle opportunité pour les artisans, les créateurs et les acteurs du tourisme culturel. Elles permettent de mieux structurer les filières, de renforcer les compétences, de favoriser l’entrepreneuriat culturel et de transformer le patrimoine vivant en un levier de création d’emplois, d’attractivité territoriale et de développement économique durable.