La question commence désormais à toucher directement l’économie réelle, les entreprises et surtout l’emploi. Derrière l’euphorie autour de ChatGPT, des assistants IA ou de l’automatisation, une inquiétude s’installe progressivement : quels métiers résisteront réellement à cette nouvelle vague technologique ?
Par K. A.
Le sujet devient d’autant plus sensible que plusieurs études internationales et régionales commencent à dresser un tableau préoccupant pour les économies émergentes fortement dépendantes des services externalisés, des tâches administratives et des métiers intermédiaires. Dans ce contexte, le Maroc apparaît particulièrement exposé. Selon une étude réalisée par le Centre africain des études stratégiques et de la digitalisation (CAESD), près de 1,5 million d’emplois au Maroc pourraient être directement exposés à une forte pression liée à l’automatisation et à l’intelligence artificielle d’ici 2030.
L’étude évoque également qu’environ 4,6 millions d’emplois sont susceptibles d’être impactés à différents degrés par les mutations technologiques en cours. Derrière ces chiffres, il ne faut pas uniquement comprendre des suppressions massives de postes. La réalité semble plus complexe. L’IA ne remplace pas toujours intégralement un métier. Elle fragmente les tâches, automatise certaines fonctions, réduit les besoins humains sur des opérations répétitives et oblige les salariés à monter rapidement en compétence.
Les centres d’appels figurent parmi les secteurs les plus exposés. Le Maroc s’est imposé depuis près de vingt ans comme une plateforme régionale de l’offshoring francophone. Casablanca, Rabat, Fès ou encore Tanger abritent aujourd’hui des milliers de positions dans le support client, le télémarketing ou les services administratifs externalisés. Selon les estimations du secteur, l’offshoring représente plus de 130.000 emplois directs au Maroc. Or, cette industrie se retrouve désormais en première ligne face à l’IA générative et aux nouveaux agents conversationnels automatisés.
Les grandes plateformes technologiques américaines développent des outils capables de gérer des conversations clients, répondre à des réclamations, générer des emails ou assister des opérations commerciales sans intervention humaine permanente. Des groupes internationaux comme OpenAI, Google, Microsoft ou Salesforce accélèrent fortement dans ce domaine. Salesforce affirme déjà que l’IA agentique pourrait transformer profondément les métiers du service client et des centres de relation client dans les prochaines années.
Pour le Maroc, le risque est stratégique. Une partie importante de la compétitivité du secteur repose encore sur un modèle basé sur les coûts salariaux et le volume de main-d’œuvre. Si l’automatisation réduit brutalement le besoin en opérateurs humains, le modèle économique de certains centres pourrait être remis en question. Les métiers administratifs apparaissent également sous pression.
Comptabilité basique, saisie de données, traitement documentaire, assistance juridique simple ou encore support bureautique font partie des fonctions désormais ciblées par les nouvelles solutions IA. D’après le rapport du CAESD, le secteur bancaire et assurantiel pourrait voir environ 22% de ses métiers fortement transformés par l’automatisation intelligente au cours des prochaines années. Le textile et l’automobile figurent également parmi les secteurs les plus exposés.
Un marché du travail déjà fragilisé
Cette évolution intervient dans un contexte toujours fragile pour le marché du travail marocain. Selon les dernières données du haut-commissariat au Plan (HCP), le taux de chômage strict s’est établi à 10,8% au premier trimestre 2026, avec de fortes disparités entre les villes (13,5%) et le monde rural (6,1%). Le chômage continue de toucher particulièrement les jeunes : chez les 15-24 ans, le taux atteint 29,2%.
L’arrivée de l’IA risque donc d’accélérer une fracture déjà existante entre les profils hautement qualifiés et les métiers intermédiaires facilement automatisables. D’ailleurs, les entreprises marocaines commencent à expérimenter rapidement ces outils.
Dans les médias, la finance, le marketing digital, les cabinets de conseil ou les agences de communication, plusieurs tâches auparavant réalisées manuellement sont désormais assistées par l’intelligence artificielle. Rédaction de contenus, traduction, génération de visuels, synthèse documentaire, reporting ou analyse de données : les gains de productivité deviennent visibles. Mais cette transformation crée également une nouvelle bataille autour des compétences.
Le principal défi pour le Maroc ne réside peut-être pas uniquement dans la disparition potentielle de certains métiers, mais dans sa capacité à former rapidement une nouvelle génération de profils capables de travailler avec l’IA. Selon l’étude du CAESD, le Royaume ne formerait actuellement qu’environ 22.000 profils numériques par an, alors que les besoins pourraient atteindre entre 250.000 et 480.000 personnes à former, reconvertir ou requalifier chaque année d’ici 2030. Le gouvernement tente néanmoins d’accélérer sur le sujet. La stratégie Maroc Digital 2030 place l’intelligence artificielle, le cloud, les infrastructures numériques et la montée en compétence technologique parmi les priorités nationales. Plusieurs programmes liés à la formation digitale, aux startups ou à l’innovation ont été lancés ces dernières années.
Des initiatives émergent également dans les universités, les écoles d’ingénieurs et certains centres de formation privés. L’intelligence artificielle devient progressivement un argument marketing majeur dans les cursus technologiques. Mais plusieurs experts estiment que le rythme reste insuffisant face à la vitesse actuelle des transformations mondiales. Pour la ministre déléguée chargée de la Transition numérique, Amal El Fallah Seghrouchni, «l’intelligence artificielle doit être un levier d’inclusion et non un facteur d’exclusion».
La ministre avait également rappelé que «l’IA et les technologies numériques sont désormais au cœur des enjeux de souveraineté, de compétitivité économique et de modernisation de l’action publique». Dans le secteur du conseil et de la cybersécurité, plusieurs dirigeants observent également une accélération brutale des transformations. Certains experts estiment désormais que la fenêtre d’adaptation des entreprises se réduit fortement, notamment dans les métiers reposant sur des tâches répétitives ou facilement standardisables.
Une transformation mondiale qui accélère
Le problème devient encore plus sensible lorsqu’on observe la dynamique internationale. Selon le Fonds monétaire international (FMI), près de 40% des emplois dans le monde pourraient être exposés à l’intelligence artificielle. Goldman Sachs évoquait déjà en 2023 la possibilité de voir jusqu’à 300 millions d’emplois affectés globalement par l’automatisation intelligente. De son côté, le Forum économique mondial estime que l’IA pourrait certes détruire des millions d’emplois, mais également en créer de nouveaux dans les domaines de la cybersécurité, de la data, du cloud, de l’analyse algorithmique ou encore du développement d’applications IA.
C’est précisément là que se joue aujourd’hui la bataille économique. Pour le Maroc, la question n’est plus de savoir si l’IA va transformer le marché du travail, mais à quelle vitesse le pays pourra adapter son modèle économique. Le Royaume dispose encore de plusieurs avantages: proximité avec l’Europe, écosystème IT en croissance, infrastructures télécoms relativement avancées en Afrique, présence de multinationales technologiques, montée des data centers et ambition de devenir un hub numérique régional.
L’émergence récente de projets autour du cloud souverain, des infrastructures data centers ou encore des plateformes IA pourrait permettre au Maroc de capter une partie de cette nouvelle économie numérique. Le Royaume vise d’ailleurs une contribution de près de 100 milliards de dirhams au PIB grâce à l’intelligence artificielle d’ici 2030. Plusieurs investissements dans les data centers, le cloud et les infrastructures numériques commencent ainsi à se multiplier au Maroc et en Afrique. Le gouvernement a notamment mobilisé 11 milliards de dirhams dans le cadre de sa stratégie de transformation numérique 2024-2026, tandis que plusieurs projets de data centers de grande capacité émergent progressivement dans le Royaume.
Mais ces investissements ne suffiront pas sans une transformation profonde des compétences. Le risque pour le Maroc serait de rester bloqué dans une position intermédiaire : perdre progressivement certains métiers à faible valeur ajoutée sans réussir à créer suffisamment de nouveaux emplois technologiques qualifiés. Le véritable enjeu dépasse toutefois la simple adoption technologique. La question porte désormais sur la capacité du pays à former rapidement des profils capables de travailler avec ces nouveaux outils. Car dans cette nouvelle phase économique, les compétences les plus recherchées seront moins liées à l’exécution mécanique qu’à l’analyse, à la supervision, à la créativité et à la maîtrise des technologies intelligentes.