Washington et Pékin ne se disputent plus seulement des parts de marché. Les deux premières puissances économiques mondiales s’affrontent désormais pour le contrôle des technologies qui alimenteront la croissance de demain. Une bataille aux enjeux colossaux, dont les répercussions dépassent largement les frontières américaines et chinoises.
Par K. A.
Pendant des décennies, la mondialisation a rapproché les économies américaine et chinoise. Les entreprises américaines investissaient en Chine, les usines chinoises produisaient pour le monde entier et les échanges commerciaux ne cessaient de progresser. Aujourd’hui, cette relation a changé de nature.
Derrière les tensions commerciales et diplomatiques se joue désormais une bataille beaucoup plus profonde : celle du contrôle des technologies. Intelligence artificielle, semiconducteurs, batteries, terres rares ou encore infrastructures numériques sont devenus des enjeux de souveraineté. Washington et Pékin ne se disputent plus seulement des parts de marché. Ils cherchent à sécuriser leur position dans les secteurs qui généreront de la croissance, l’innovation et la puissance économique du XXIe siècle.
De la guerre commerciale à la guerre technologique
Avec un PIB estimé à plus de 30.000 milliards de dollars en 2026, les États-Unis demeurent la première économie mondiale. La Chine suit avec près de 20.000 milliards de dollars. À elles seules, les deux puissances représentent une part considérable de l’activité économique mondiale. Malgré leurs différends, les deux pays restent fortement interdépendants.
En 2025, les échanges de biens entre les États-Unis et la Chine ont encore dépassé les 400 milliards de dollars. Les importations américaines en provenance de Chine se sont établies à plus de 300 milliards de dollars, illustrant le poids toujours important de l’industrie chinoise dans les chaînes de valeur mondiales. Pourtant, depuis plusieurs années, la logique de coopération économique laisse progressivement place à une logique de sécurité économique.
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a ravivé les tensions commerciales, tandis que les restrictions américaines sur certaines technologies stratégiques se sont renforcées. L’objectif affiché par Washington est de préserver son avance dans les secteurs les plus sensibles. Pékin, de son côté, accélère ses efforts pour réduire sa dépendance aux technologies occidentales. Cette confrontation marque une rupture avec la mondialisation telle qu’elle s’est développée depuis les années 1990. Désormais, la technologie est devenue un instrument de puissance au même titre que l’énergie ou la défense.
L’IA et les puces au cœur du bras de fer
S’il existe un domaine qui résume à lui seul cette rivalité, c’est bien l’intelligence artificielle. Depuis l’arrivée de ChatGPT fin 2022, l’IA est devenue un enjeu économique majeur. Selon plusieurs estimations internationales, le marché mondial de l’intelligence artificielle pourrait dépasser 1.800 milliards de dollars d’ici 2030. Les investissements suivent la même trajectoire.
Microsoft prévoit à lui seul près de 80 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures liées à l’IA, tandis que Meta a annoncé des dépenses pouvant atteindre 72 milliards de dollars. Jamais les géants technologiques n’avaient investi à une telle échelle dans une technologie émergente. Les États-Unis disposent aujourd’hui d’une longueur d’avance grâce à des acteurs comme OpenAI, Google, Anthropic, Meta ou encore xAI. ChatGPT revendique désormais plusieurs centaines de millions d’utilisateurs hebdomadaires à travers le monde, illustrant la vitesse à laquelle l’IA s’impose dans les usages quotidiens.
Face à eux, la Chine accélère. Alibaba, Tencent, Baidu, Huawei et surtout DeepSeek investissent massivement pour développer leurs propres modèles. L’émergence de DeepSeek a particulièrement marqué les marchés financiers en démontrant qu’un acteur chinois pouvait rivaliser avec certaines références américaines à des coûts potentiellement plus faibles. Mais derrière l’intelligence artificielle, se cache une autre bataille: celle des semi-conducteurs. Sans puces avancées, impossible d’entraîner les modèles d’IA les plus performants. Le marché mondial des semi-conducteurs a atteint 791,7 milliards de dollars en 2025, en hausse de 25,6% sur un an selon la Semiconductor Industry Association.
C’est précisément pour cette raison que Washington multiplie les restrictions visant l’exportation de puces avancées et d’équipements stratégiques vers la Chine. Les États-Unis cherchent à ralentir la montée en puissance technologique de leur rival. La Chine répond en investissant massivement dans sa propre industrie. En 2024, Pékin a lancé un nouveau fonds national de 47,5 milliards de dollars destiné à renforcer ses capacités dans les semi-conducteurs.
De leur côté, les États-Unis mobilisent 52,7 milliards de dollars à travers le CHIPS Act afin de soutenir leur industrie nationale. Cette bataille concerne également des entreprises emblématiques. Nvidia, principal fournisseur mondial de processeurs destinés à l’intelligence artificielle, a dépassé les 3.000 milliards de dollars de valorisation boursière, devenant l’un des symboles de la nouvelle économie numérique. À l’autre extrémité de la chaîne, TSMC produit l’essentiel des puces les plus avancées utilisées dans le monde, faisant de Taïwan un territoire stratégique pour les deux puissances.
Les autres fronts du conflit
La guerre technologique ne se limite pas aux logiciels et aux puces électroniques. Elle s’étend également aux ressources nécessaires à la fabrication des technologies modernes. La Chine dispose ici d’un avantage considérable. Selon l’Agence internationale de l’énergie, elle assure environ 60% de la production mondiale de terres rares et plus de 90% de certaines capacités de raffinage.
Ces matériaux sont indispensables à la fabrication des batteries, des véhicules électriques, des équipements électroniques et de nombreux systèmes industriels. Cette domination constitue un levier stratégique important pour Pékin. Les restrictions imposées sur certains minerais critiques ont rappelé aux pays occidentaux leur dépendance à l’égard des chaînes d’approvisionnement chinoises.
Le secteur des véhicules électriques illustre parfaitement cette réalité. En 2024, les ventes mondiales ont dépassé 17 millions d’unités, dont plus de 11 millions en Chine. Le pays a pris une avance considérable dans ce domaine grâce à des groupes comme BYD et CATL. Leader mondial des batteries pour véhicules électriques, CATL détenait plus de 45% du marché mondial au début de 2026. Cette position dominante permet à la Chine d’exercer une influence croissante sur l’avenir de l’industrie automobile mondiale.
Un nouvel ordre technologique mondial
Au-delà des États-Unis et de la Chine, cette rivalité redessine progressivement l’économie mondiale. L’Europe tente de renforcer son autonomie technologique tout en préservant ses relations avec les deux géants. L’Inde, le Vietnam ou encore plusieurs pays d’Asie du Sud-Est cherchent à attirer les investissements liés à la diversification des chaînes de production. L’Afrique est également concernée.
Les besoins croissants en centres de données, en connectivité et en infrastructures numériques ouvrent de nouvelles perspectives pour plusieurs économies du continent. Pour le Maroc, cette reconfiguration représente à la fois un défi et une opportunité. Le Royaume affiche des ambitions croissantes dans les domaines du cloud, des centres de données, de l’intelligence artificielle et des infrastructures numériques. À mesure que les entreprises internationales cherchent à diversifier leurs implantations, les pays capables d’offrir stabilité, connectivité et compétences pourraient capter une partie de ces investissements.
Comme le pétrole au XXe siècle, les semi-conducteurs, les données, l’intelligence artificielle et les minerais critiques sont devenus les ressources stratégiques de cette époque. Et dans cette nouvelle géographie de la puissance, chaque pays cherche désormais à trouver sa place.