Intelligence artificielle : «La technologie doit être un levier au service de l’humain»

Intelligence artificielle : «La technologie doit être un levier au service de l’humain»

Le secteur privé de la santé s’impose aujourd’hui comme un acteur incontournable pour améliorer l’accès aux soins et la qualité des prestations. Grâce à l’intégration de technologies innovantes comme l’intelligence artifi cielle (IA), la télémédecine et la chirurgie robotisée, le privé contribue à rapprocher l’expertise médicale des citoyens. Entretien avec Dr Rajae Ghanimi, chercheuse (PHD) en intelligence artifi cielle appliquée à la médecine, auteure et présidente fondatrice de l’Association Hippocrate DS.

Finances News Hebdo : Comment évaluez-vous aujourd’hui la contribution du secteur privé à l’amélioration de la prise en charge sanitaire au Maroc, notamment en termes d’accessibilité et de qualité des soins ?

Dr Rajae Ghanimi : Permettez-moi d’apporter une réponse structurée, fondée sur des données officielles issues de la carte sanitaire 2023 du ministère de la Santé et de la Protection sociale, du Plan santé 2025, ainsi que des comptes nationaux de la santé 2022, qui reflètent fidèlement l’état actuel du système de santé marocain. Globalement, la contribution du secteur privé à l’offre de soins au Maroc est à la fois substantielle et en constante progression. Il joue un rôle complémentaire essentiel au secteur public, dans un contexte où la demande en soins de qualité ne cesse de croître. Selon la carte sanitaire 2023, le secteur privé emploie 15.394 médecins, dont 9.812 spécialistes, soit une hausse de plus de 6% par rapport à 2022. Cela représente près de la moitié du corps médical national, estimé à 30.643 médecins, illustrant ainsi la forte mobilisation des compétences privées pour répondre aux besoins croissants de la population. Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement soutenu d’investissement privé, marqué notamment par la création de nouvelles cliniques spécialisées, de groupements hospitaliers et d’hôpitaux privés, contribuant à diversifier et à moderniser l’offre de soins. Sur le plan de l’accessibilité, le secteur privé a incontestablement élargi les possibilités offertes aux citoyens, notamment dans les zones urbaines où les délais d’attente du secteur public demeurent élevés. Les réformes de la protection sociale, impulsées sous la haute vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, ont profondément transformé le paysage sanitaire national. La généralisation de l’assurance maladie depuis 2022, à travers le dispositif AMO-Tadamon, a permis à près de 11 millions de personnes en situation de vulnérabilité d’accéder à des prestations médicales, y compris dans des établissements privés, conformément aux déclarations du chef du gouvernement en juillet 2025. Ainsi, le secteur privé se positionne aujourd’hui comme un acteur majeur de l’amélioration de l’accès aux soins, contribuant non seulement à désengorger le secteur public, mais également à favoriser la diffusion des technologies médicales de pointe, soutenant la montée en qualité et en innovation du système de santé marocain.

 

F. N. H. : Quels domaines du secteur privé marocain bénéficient concrètement de l’IA, et quelles perspectives voyez-vous pour son intégration future dans le diagnostic et la gestion des patients ?

Dr R. Gh. : Le secteur médical privé au Maroc tire déjà profit d’applications concrètes de l’IA, particulièrement dans les domaines de l’imagerie médicale, de la dermatologie, de l’oncologie et de la pathologie numérique (anatomopathologie). L’IA constitue un levier stratégique décisif pour accroître la précision diagnostique, fluidifier les parcours de soins et optimiser la performance organisationnelle des établissements hospitaliers. Elle contribue ainsi à élever la qualité des prestations et à favoriser une intégration progressive des technologies de pointe au sein du système de santé privé marocain. Et ce, sous réserve d’un accompagnement adéquat par un cadre réglementaire clair, une gouvernance rigoureuse des données de santé et des programmes de formation adaptés.

 

F. N. H. : Dans quelle mesure l’IA, la télémédecine et les outils numériques peuvent-ils contribuer à réduire les inégalités territoriales en matière d’accès aux soins, notamment dans les zones rurales ou déserts médicaux ?

Dr R. Gh.  : L’IA et la télémédecine offrent aujourd’hui des perspectives très concrètes pour réduire les inégalités territoriales en santé. Dans un pays comme le Maroc, où certaines zones rurales ou enclavées souffrent encore d’un déficit en ressources médicales, notamment en médecins spécialistes, ces technologies permettent de rapprocher l’expertise médicale du patient sans nécessiter le déplacement du professionnel de santé. Grâce à la téléconsultation, à la télé-expertise et aux outils d’IA appliqués à l’imagerie, à la dermatologie ou à la cardiologie, un médecin généraliste exerçant en milieu rural peut désormais obtenir un avis spécialisé en temps réel ou bénéficier d’une aide automatisée au diagnostic. Ces solutions réduisent considérablement les délais d’accès, les coûts de déplacement et améliorent la continuité du suivi, notamment pour les maladies chroniques. Par exemple, le programme national de télémédecine vise à couvrir 80% des «déserts médicaux» d’ici 2025. Par ailleurs, les plateformes numériques de télésurveillance et de formation à distance renforcent les compétences locales et facilitent le maintien des patients dans leur région, tout en assurant un lien permanent avec les centres de référence, ce qui est particulièrement utile pour les pathologies chroniques. Dans le cadre de la chirurgie de pointe, le Maroc a récemment réalisé sa première chirurgie en téléassistance entre Casablanca et Laâyoune, démontrant que même les zones éloignées peuvent bénéficier des technologies médicales de haut niveau. Cependant, il faut rester lucide : ces avancées ne porteront pleinement leurs fruits que si elles s’accompagnent d’un investissement massif dans les infrastructures numériques (notamment connectivité adaptée), d’une gouvernance rigoureuse des données de santé et d’une formation adaptée des professionnels. Autrement dit, la technologie seule ne suffit pas; c’est l’ensemble de l’écosystème humain, organisationnel et réglementaire qui doit évoluer. À titre d’exemple, les professionnels de santé marocains déplorent encore des conditions facilitantes insuffisantes pour une adoption effective de la télémédecine.

 

F. N. H. : Comment le secteur privé peut-il concilier utilisation croissante des technologies numériques et proximité humaine et éthique médicale, tout en améliorant l’expérience du patient ?

Dr R. Gh.  : Le défi majeur pour le secteur médical privé consiste à faire en sorte que la technologie serve la relation médecin patient, en préservant la dimension empathique du soin. L’intelligence artificielle, la télémédecine et les outils numériques peuvent considérablement optimiser le diagnostic, le suivi et la coordination des soins, tout en réduisant le temps consacré aux tâches administratives chronophages. Concrètement, plusieurs mesures peuvent être mises en œuvre dès aujourd’hui pour concilier innovation technologique et éthique médicale. Tout d’abord, il faut former les professionnels à l’usage des outils numériques et à l’interprétation critique des résultats fournis par l’IA, afin de renforcer leurs compétences et leur confiance, garantissant transparence et compréhension du rôle des outils dans le parcours de soin. Pour maintenir le contact humain tout en tirant parti de la rapidité et de l’efficacité offertes par le numérique, il serait judicieux de développer des parcours hybrides, combinant téléconsultation et suivi en présentiel. Il faut aussi mesurer et améliorer l’expérience patient à travers des indicateurs de satisfaction, de compréhension du traitement et de qualité relationnelle, afin de s’assurer que les innovations renforcent réellement la relation médecin-malade. Et enfin, assurer l’inclusion et la sécurité, en accompagnant les patients peu familiers avec le numérique et en protégeant rigoureusement leurs données de santé. A mon avis, la technologie doit être un levier au service de l’humain. En effet, correctement intégrée, elle permet au secteur privé d’améliorer l’accès aux soins, l’efficacité et la qualité des parcours, tout en préservant l’empathie et la confiance qui constituent le socle de performance des soins.

 

F. N. H. : Quelles innovations ou projets portés par le secteur privé, notamment en oncologie et imagerie médicale, vous semblent les plus prometteurs pour transformer le paysage sanitaire marocain ?

Dr R. Gh. : Le secteur privé marocain, au sens large, incluant les acteurs non lucratifs innovants, déploie des avancées particulièrement prometteuses en oncologie et en imagerie médicale. Ces établissements s’équipent de technologies de pointe IRM et PET-scan de dernière génération, scanners spectraux, et intègrent l’intelligence artificielle pour des diagnostics plus précis et plus rapides. Ils bénéficient également de dispositifs de radiothérapie assistés par IA, garantissant des traitements ciblés et optimisés. Parallèlement, le développement de plateformes de chirurgie robotisée, notamment avec le robot chirurgical Da Vinci, désormais implanté dans plusieurs structures privées spécialisées en oncologie, permet la réalisation d’interventions complexes avec une précision accrue et une récupération accélérée pour les patients. À l’image du complexe hospitalo-universitaire de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, récemment inauguré par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, ces initiatives illustrent pleinement cette dynamique d’excellence et d’innovation.

 

F. N. H. : Quels efforts de formation et de montée en compétences sont nécessaires pour permettre aux professionnels de santé du secteur privé d’adopter efficacement ces nouvelles technologies ?

Dr R. Gh. : Pour que les professionnels de santé du secteur privé adoptent pleinement et efficacement les nouvelles technologies, il est nécessaire de mettre en place un parcours de formation complet et progressif. Cela commence dès le cursus initial, en intégrant la littératie numérique, la compréhension des principes de base de l’IA et des outils numériques, ainsi que des modules favorisant la métacognition, afin que les praticiens sachent analyser et interpréter de manière critique les informations fournies par ces technologies. L’expérience pratique sur des terrains de stage équipés de dispositifs modernes avec plateformes d’IA, systèmes de télémédecine et robotique chirurgicale est également essentielle pour renforcer la confiance et la maîtrise technique. Pour les professionnels déjà en exercice, la formation continue constitue un levier indispensable, permettant de se tenir à jour sur les innovations, de perfectionner l’usage des outils et d’optimiser les parcours de soins. Enfin, l’éthique et la déontologie médicale liées au numérique doivent rester au cœur de cette montée en compétences. La protection des données à caractère personnel des patients, le consentement éclairé, la transparence sur l’usage des outils et la responsabilité clinique sont autant de principes qui garantissent un usage responsable et centré sur le patient.

 

F. N. H. : L’innovation technologique dans le privé implique des coûts importants. Comment concilier investissement, rentabilité et accessibilité des soins pour assurer une couverture sanitaire équitable ?

Dr R. Gh.  : Tout à fait. Comme on le dit souvent, «la santé n’a pas de prix, mais elle a un coût». L’innovation technologique dans le secteur privé, qu’il s’agisse de plateformes d’IA, de chirurgie robotisée, d’équipements d’imagerie de pointe ou encore de dispositifs médicaux de suivi à distance représente effectivement un investissement lourd. Pour concilier cet engagement financier avec la rentabilité et l’accessibilité des soins, plusieurs leviers complémentaires doivent être activés. D’abord, il est essentiel de mettre en place des modèles de financement innovants. Les établissements privés peuvent développer des partenariats public-privé, bénéficier d’incitations fiscales, ou encore co-investir avec des fondations et des programmes internationaux de santé afin de mutualiser les coûts et d’alléger la charge financière pour les patients. Ensuite, un point que je considère fondamental concerne la remboursabilité et le financement des dispositifs médicaux intégrant l’IA. Une révision du référentiel des dispositifs médicaux remboursables s’impose, afin de mieux intégrer les nouvelles technologies dans le système de couverture. De plus, la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO et AMO-Tadamon) et le développement de mutuelles complémentaires peuvent faciliter l’accès de toutes les populations aux soins de pointe, même lorsque ces dispositifs sont coûteux. A mon sens, une gouvernance et une stratégie à long terme sont indispensables. L’innovation ne peut être durable que si elle s’accompagne d’une planification stratégique claire, d’une maintenance technologique rigoureuse et d’une formation continue du personnel. Cela garantit à la fois la pérennité des équipements, la qualité du service et la rentabilité maîtrisée.

 

F. N. H. : Pour renforcer la couverture sanitaire et réduire les inégalités, quelles synergies entre secteur privé et acteurs publics seraient prioritaires, et quels modèles de coopération ont déjà montré leur efficacité ?

Dr R. Gh. : La refonte de notre système de santé, initiée sous la haute vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, place la complémentarité public-privé au cœur de la réforme. Les Groupements sanitaires territoriaux (GST) constituent désormais un levier stratégique pour mutualiser les ressources, renforcer la coordination des soins et garantir une couverture sanitaire équitable. Parallèlement, la création de centres de référence au sein des CHU permettra de concentrer l’expertise, d’assurer la formation de haut niveau et de développer des pôles d’innovation médicale ouverts à la coopération avec le privé, notamment dans le domaine des technologies de santé. Cette synergie doit aussi s’étendre à la formation des professionnels de santé, à travers des conventions de stage et de transfert de compétences entre établissements publics et cliniques privées. C’est ainsi qu’un partenariat équilibré et éthique pourra allier qualité et accessibilité, tout en consolidant les fondements d’un système de santé durable et inclusif.

 

F. N. H. : Le Maroc a-t-il le potentiel de devenir une destination compétitive de tourisme médical, notamment grâce aux nouvelles technologies et innovations dans le secteur de la santé ? Quels sont ses principaux atouts et défis ?

Dr R. Gh. : Le Maroc dispose aujourd’hui d’un potentiel stratégique majeur pour s’imposer comme une destination compétitive de tourisme médical à l’échelle régionale et internationale. Selon le Nouveau modèle de développement (NMD-2021) et les rapports du Conseil économique, social et environnemental (CESE, 2022-2024), et conformément à sa feuille de route stratégique du tourisme 2023-2026, le Maroc vise à atteindre 17,5 millions de touristes et 120 milliards de dirhams de recettes à l’horizon 2026, en diversifiant notamment l’offre par le tourisme médical et de bien-être. Les coûts des soins médicaux au Maroc demeurent de 60% à 85% inférieurs à ceux pratiqués en Europe, selon les estimations du Medical Tourism Index 2024 et de Better Medical Tourism 2024. Ce différentiel confère un avantage compétitif majeur, renforcé par la position géographique stratégique du Maroc, à seulement trois heures de vol des grandes capitales européennes. Sur le plan des infrastructures, le secteur privé marocain s’est doté de structures hospitalières modernes intégrant l’IA, la robotique médicale et l’imagerie avancée. Le Groupe Akdital, leader national de la santé privée, gère 3.706 lits en 2024 répartis sur 33 établissements, soit une croissance de plus de 60% en un an (rapport Akdital 2024, AMMC). Par ailleurs, le promoteur émirati Tasweek a investi environ 100 millions de dollars dans «Marrakech Healthcare City», un village médical luxueux de 12.000 m² dédié à la santé et au bien-être. Cependant, malgré ces avancées significatives, plusieurs défis freinent encore l’essor du tourisme médical au Maroc. Notamment, l’absence d’une stratégie nationale intégrée et l’absence d’un office/ bureau de tourisme médical qui peuvent engager la participation des secteurs privé et public pour aplanir les difficultés d’accès aux soins médicaux. Et la faible visibilité numérique des établissements de santé marocains en comparaison avec des destinations concurrentes comme la Turquie ou l’Inde réduisent la compétitivité du Royaume sur la scène internationale. Enfin, la fuite annuelle estimée entre 600 et 700 médecins, selon le Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM-2023), accentue la pression sur les ressources humaines en santé et constitue un frein structurel au développement durable du secteur. A mon avis, avec la mise en œuvre d’une marque nationale «Maroc Santé», la digitalisation accélérée de l’offre de soins (télémédecine, plateformes multilingues, dossiers médicaux connectés), des partenariats public-privé structurés, notamment avec des acteurs internationaux de renommée, et une politique d’accréditation incitative, le Maroc pourrait augmenter le nombre des touristes médicaux d’ici 2030. Cela permettrait de générer des emplois qualifiés, des recettes en devises et de renforcer le rayonnement sanitaire régional.

 

 

 

 

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Samedi 19 Septembre 2026

Législatives 2026 : les partis marocains ont tout promis, sauf l'essentiel

Samedi 19 Septembre 2026

Maroc Météo : averses orageuses, temps chaud et rafales de vent, de samedi à dimanche, dans plusieurs provinces

Vendredi 18 Septembre 2026

Lecture de certaines dispositions de l’article 25 de la loi régissant la profession d’avocat

Vendredi 18 Septembre 2026

Services publics : le Maroc lance une nouvelle version du portail Idarati

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux