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Psychiatrie au Maroc: Le combat d’une vie de Driss Moussaoui

En 1979, le professeur Driss Moussaoui prenait la tête du pavillon 36 de l’hôpital Ibn Rochd avec 55 lits, pas d’électricité et moins de 10 psychiatres pour 18 millions d’habitants. Quarante-sept ans plus tard, il préside la Fédération mondiale de psychothérapie, premier non-Européen à ce poste. Dans cet entretien, il revient sur les débuts de la psychiatrie moderne au Maroc, les progrès accomplis et les fragilités qui persistent encore. Propos recueillis par Z. A.

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 7 Septembre 2026 à 12:30
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Psychiatrie au Maroc: Le combat d’une vie de Driss Moussaoui

Finances News Hebdo : Comment décririez-vous l’état de la santé mentale dans le monde ?

Driss Moussaoui : En 2007, nous avions dévoilé les résultats d’une enquête nationale sur la prévalence et la fréquence des troubles mentaux dans la population. Au vu des résultats, nous avions près de 48% de la population souffrant d’un trouble mental. Dans toutes les études épidémiologiques dans le monde, nous retrouvons des chiffres similaires. Aux États-Unis, il a été démontré que 52% de la population adulte américaine ont souffert un jour ou l’autre d’un trouble mental.

J’ai dû batailler longtemps dans la presse pour démontrer que le cerveau peut tomber malade. Pouvons-nous dire que cette année aucune personne n’est tombée malade physiquement, même pas un rhume, une blessure ? C’est impossible. Comment peut-on imaginer que le cerveau, organe très sensible, ne peut pas tomber malade pendant 70 à 85 ans.

Pour moi, il n’y a d’autre solution que la promotion et la prévention de la santé. Le plus important est de pratiquer du sport constamment.

Genève, ville de 160.000 habitants, concentre la plus grande densité de psychiatres au monde, soit près de 1.200. Mais pour avoir un rendez-vous, il faut attendre des semaines. Ils sont sensibilisés à la santé mentale.

En France, une étude a été faite au sein du personnel d’EDF, qui compte près de 18.000. Ces derniers ont eu à remplir un questionnaire pour juger de la qualité du sommeil, de l’anxiété, des symptômes de dépression. Il ressort de ce questionnaire que 50% des personnes ayant eu une dépression n’ont jamais consulté un médecin et n’ont jamais pris d’antidépresseur. Et ce dans un pays où la santé est gratuite, et où ils ne peuvent pas arguer qu’ils n’ont pas les moyens.

Par ailleurs, des études ont été faites chez des femmes qui ont souffert de dépression du post-partum. Une femme sur cinq qui accouche fait une dépression du post-partum dans le monde. Au Maroc, nous avons également étudié ces cas à 2 reprises au Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd. Le suivi des enfants de mères qui ont souffert de post-partum a été réalisé pendant 30 ans, mais pas au Maroc. Selon ces résultats, leurs enfants grandissent moins bien physiquement, ne sont pas aussi bons à l’école et ont moins de diplômes. Résultat, ils trouvent difficilement un travail, et lorsqu’ils réussissent à s’insérer, ils se font renvoyer plus facilement de leur travail.

F. N. H. : Quand avez-vous décidé de faire entrer la psychiatrie au Maroc ? Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?

D. M. : En février 1979, lorsque je suis revenu de Paris où j’avais été formé pendant cinq ans et demi à l’hôpital Sainte-Anne, nous étions moins de 10 psychiatres pour 18 millions d’habitants, en plus des neurologues qui font de la psychiatrie. L’hôpital psychiatrique Arrazi à Salé a été le premier service universitaire en psychiatrie, ouvert en 1970. J’étais le seul psychiatre de santé publique et universitaire pour Casablanca. J’avais un seul interne avec moi à l’époque et nous avions 55 lits en tout. Dans les faits, nous aurions dû hospitaliser 50 malades par jour. Mais la réalité était tout autre. Il fallait imaginer que chaque patient en crise, en pleine agitation, agressif, était accompagné de dix personnes. Vous vous retrouvez avec 1.000 personnes dans un tout petit espace. Ces malades détruisaient le peu de choses qui restaient debout dans le service, connu sous le pavillon 36 de l’hôpital Ibn Rochd de Casablanca.

La situation était tragique. En plus, nous n’avions pas de médicaments. Tous les 15 jours, je me rendais à la pharmacie centrale de l’époque pour ravitailler les stocks du peu que je trouvais. Au pavillon 36, nous n’avions pas de lumière. La seule lampe qui fonctionnait dans tout le service était dans mon bureau. Nous tenions les gardes à la bougie. Par la suite, j’ai acheté des torches électriques.

Nous ne disposions que de deux robinets dans tout le service. Les toilettes étaient obstruées parce que les malades y mettaient leurs vêtements. Et chaque matin, c’était une mare d’immondices qui flottaient partout, dégageant une odeur nauséabonde. Parfois, les débris du plafond nous tombaient dessus parce que l’étanchéité avait été enlevée pour de nombreuses causes. Nous avons persévéré même si le Laboratoire public d’essais et d’études (LPEE) nous avait recommandé de ne plus travailler à l’intérieur. C’est dire que nous vivions dans un état d’insalubrité totale.

En 1983, nous avons reçu la visite de 17 centres collaborateurs avec l’OMS, réunis à Casablanca. Je voulais rester en contact avec les meilleurs à l’international pour faire la meilleure psychiatrie au Maroc. Nous avons réussi à faire de la médecine de qualité à un niveau international, avec très peu de moyens. Et en 1992, nous avons officiellement été désignés centre collaborateur avec l’OMS. Ce fut une sorte de reconnaissance.

F. N. H. : Avez-vous un cas/patient qui vous a vraiment marqué dans votre carrière ?

D. M. : En 1979, j’étais chef du premier service universitaire de psychiatrie à Casablanca, à seulement 29 ans. Les infirmiers refusaient de rentrer dans le service car l’odeur était insupportable. Ils nous délivraient les médicaments à côté de la porte de sortie. Et comme il n’y avait pas de fenêtre et une seule porte qui ne fermait pas, au bout de deux jours, les patients s’enfuyaient. Puis, ils revenaient après un certain temps, encore plus agités.

Pour revenir à votre question, le malade qui m’a le plus frappé était originaire de Safi et était marin-pêcheur de son état. Il était admis au service en état d’agitation avancée, maniaque et probablement bipolaire, avec un boulon autour du doigt qui avait enflé. Il fallait l’amputer pratiquement mais l’opération n’était pas sans conséquences. Nous avons pu sauver le doigt, et nous l’avons soigné pendant trois mois. Une fois rétabli, nous l’avons habillé avec des vêtements que nous avions, puis nous lui avons procuré des billets CTM pour qu’il puisse rentrer chez lui.

Il était stabilisé. C’était quelqu’un que j’appréciais beaucoup. Après deux semaines, à mon arrivée à l’hôpital je le trouve en haillons, très sale, clochardisé. Dès qu’il m’a vu, il a commencé à danser, à chanter. Il était en plein délire. Il était content de revenir au service.

En sortant du service, j’aperçois deux infirmiers en train de le laver, tout nu dans le jardin. J’ai poussé un hurlement, c’était inhumain. Après avoir fait une radio, nous avons diagnostiqué une tuberculose. Il est mort quelques jours après. Ce cas m’a beaucoup marqué.

F. N. H. : Qu’aviez-vous tenu à inculquer aux jeunes psy que vous avez formés ?

D. M. : Aux étudiants en médecine, en particulier les deuxièmes années, je leur disais, vous êtes en psychologie médicale. Si vous pensez que vous allez devenir riche, s’il vous plaît, quittez la médecine et allez ouvrir soit une épicerie, ou une station d’essence. Cela vous rapportera plus d’argent.

Puis je continue : «Si vous pensez connaître la médecine, vous n’en savez que peu de choses. Moi aussi, je ne sais rien et je continue d’apprendre tous les jours. Vous êtes au service du malade. Vous êtes son serviteur, comme je suis votre serviteur. Venez me voir dans mon bureau à l’hôpital avec n’importe quelle question. Je vous recevrai.» Par ailleurs, j’ai passé la serpillière dans le service. «Si vous ne faites pas attention à la propreté, à la serpillière, aux vitres cassées, etc., alors vous devez vous remettre en question.»

F. N. H. : Qu’est-ce qui manque le plus, selon vous, en termes d’infrastructure ?

D. M. : Le nombre de lits, de psychiatres, d’infirmiers, de psychothérapeutes que nous avons actuellement est insuffisant. Il y a un hôpital à Buenos Aires (Argentine), à la disposition de plusieurs milliers de malades, environ 3.000 à 4.000, avec 800 psychiatres qui travaillent une fois par semaine. Ce n’est donc pas le nombre qui est important, mais la quantité du travail fourni au malade.

Dans notre pays, vous n’avez pas idée du nombre de personnes qui travaillent à la santé publique et aussi dans des cliniques privées, dans toutes les spécialités. Pour les professeurs de médecine, ils sont autorisés à faire deux demi-journées dans le privé. Le problème est que beaucoup y vont tous les jours. C’est scandaleux.

F. N. H. : Le Maroc parle de plus en plus de santé mentale. Est-ce que vous voyez du changement dans la stigmatisation, dans l’acceptation culturelle ?

D. M. : Oui, il y a de plus en plus de gens qui en parlent. Lors d’un séminaire sur la dépression du post-partum dans une douzaine de villages, aux environs de Kénitra, Larache, nous avons rencontré plusieurs centaines de femmes. Je leur ai posé la question : avez-vous déjà entendu parler de la dépression ? La moitié des femmes a répondu par l’affirmative. Quand je suis arrivé au Maroc, en 1979, j’ai introduit ce terme dans la presse. Voir que dans le milieu rural, la moitié des femmes connaissent ce terme, cela veut dire que cela se diffuse. Mais prendront-elles au besoin un antidépresseur ? Je n’en suis pas sûr, mais au moins elles sont sensibilisées.

F. N. H. : Êtes-vous optimiste concernant l’avenir de la psychiatrie au Maroc ?

D. M. : Si j’ai pu accomplir tout ce travail, avec la situation déplorable que j’ai trouvée, c’est que je suis foncièrement optimiste. Nous pouvons non seulement faire de la psychiatrie de qualité pour les malades, mais aussi dans la recherche au niveau mondial.

La Fédération mondiale de psychothérapie est la plus ancienne association mondiale dans le domaine psychiatrique et psychothérapeutique. Elle a été créée en 1934, par Carl Jung, premier président de cette association. J’ai été président de cette association pendant 5 ans, de 2018 à 2023, et le premier Africain, arabe, non-européen, à avoir été président de cette fédération. Deux mois auparavant, lors du congrès mondial de la psychothérapie qui a eu lieu au siège des Nations Unies à New York, j’ai présidé une séance lors d’une conférence plénière. Cela veut dire que nous pouvons faire beaucoup pour les malades, mais aussi pour l’image du Maroc dans le monde.

 

Mots clés :Santé mentale

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