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Santé mentale: Le Maroc face à une crise déguisée

Près de la moitié des Marocains souffrent ou ont déjà souffert de troubles psychiques, un mal qui coûte à l'économie nationale plus cher que la moyenne mondiale et qui frappe jusqu'aux bancs de l'université. Les besoins ont beau être immenses, entre tabou, déni et offres de soins insuffisantes ou inadéquates, la maladie mentale reste le parent pauvre du système de santé du pays. Autopsie d'un système à bout de souffle. Par L.C

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 4 Septembre 2026 à 06:25
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Santé mentale: Le Maroc face à une crise déguisée

En matière de médecine publique, la sonnette d'alarme est tirée depuis plusieurs années : l'hôpital marocain manque de moyens et de bras. Et ce qui est vrai dans presque toutes les spécialités est d'autant plus criant en psychiatrie. Les chiffres sont là, suffisamment alarmants pour qu'on ne détourne plus les yeux : 48,9% de la population marocaine âgée de 15 ans et plus ont ou ont déjà eu des signes de troubles mentaux, selon l'enquête nationale sur les prévalences des troubles mentaux en population générale, réalisée entre 2003 et 2006 par le ministère de la Santé en collaboration avec l'Organisation mondiale de la Santé.

Dans le détail, la prévalence de la dépression y est estimée à 26,5%, celle des troubles d'anxiété à 9%, des troubles psychotiques à 5,6%, tandis que 6,5% des Marocains semblent avoir des idées suicidaires. Plus récemment, le rapport annuel 2024 du CNDH avance un autre chiffre, établi sur un périmètre différent : près de 17% des Marocains souffriraient de troubles psychiques ou mentaux. Deux mesures, deux méthodologies, un même constat : le mal est massif et mal quantifié.

21 milliards de dollars

Ce que ces pourcentages ne disent pas, une étude parue dans la revue scientifique Nature Medicine vient le chiffrer, pays par pays, pour la première fois : le poids économique de la dépression. Pour le Maroc, la facture cumulée atteindrait 21,232 milliards de dollars entre 2025 et 2050 (intervalle de confiance à 95% : 16,5 à 27,2 milliards). Rapporté au PIB, ce fardeau représente 0,504% de la richesse nationale produite chaque année sur la période, un niveau supérieur à la moyenne mondiale (0,460%) et à la moyenne de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (0,376%). En clair : le Royaume paie proportionnellement un tribut économique plus lourd à la dépression que la moyenne de ses voisins régionaux et que la moyenne mondiale. Rapporté à chaque habitant, le coût atteint 493 dollars sur la période. Un chiffre abstrait, jusqu'à ce qu'on le ramène à sa cause principale : souffrir d'un trouble mental, et notamment d'une dépression, veut souvent dire ne pas pouvoir assurer à 100% les conditions qu'exige un emploi. Certains malades doivent tout simplement y renoncer «le temps d'aller mieux».

Et malgré cette large prévalence des troubles psychiques, la santé mentale reste un tabou persistant dans le pays. Le fait même d'aller voir un psychiatre est encore considéré par beaucoup comme une honte, comme un aveu de faiblesse, les maladies mentales étant régulièrement assimilées à la folie dans l'imaginaire collectif. Chez les patients, le malaise est palpable : «Une fois que j'en parle, les gens me jugent. On me colle l'étiquette de "la bipolaire" qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Même au sein de ma famille, on me juge. On me prend pour une folle», raconte Lamia*, Casablanc aise de 34 ans traitée pour une dépression.

Le CNDH pointe lui-même, dans un rapport datant de 2022, cette stigmatisation persistante parmi les freins à l'accès aux soins, et recommande de renforcer les campagnes de sensibilisation pour la faire reculer.

27% des étudiants marocains présentent un risque suicidaire

Car ce tabou se paie cher, y compris chez les plus jeunes. Une étude menée auprès de 1.191 étudiants de six établissements de l'Université Abdelmalek Essaâdi à Tétouan, publiée dans la revue Discover Public Health, révèle que 27% d'entre eux présentaient un risque suicidaire durant le mois précédant l'enquête. Un chiffre à nuancer : 86,6% des cas relevaient d'un risque faible, 11,2% d'un risque modéré et 2,2% d'un risque élevé, sept étudiants ayant été orientés vers des services psychiatriques. Aucun écart significatif n'a été observé entre hommes et femmes. Les chercheurs identifient cinq facteurs associés à ce risque : la consommation de cannabis, qui multiplie la probabilité par plus de quatre, le célibat, les violences sexuelles ou physiques subies durant l'enfance, et les antécédents familiaux de troubles psychiques.

Au-delà des chiffres, l'étude pointe la stigmatisation, le coût des soins et le manque d'accompagnement comme freins majeurs, et préconise des campagnes de sensibilisation, un soutien psychologique renforcé dans les universités et un dépistage précoce accessible à tous.

Le mal ne se limite pas au risque suicidaire. Une analyse publiée en 2024 dans Scientific Reports révèle que plus de 56% des étudiants présentent un fort niveau d'épuisement émotionnel, l'une des principales dimensions du burn-out académique. En 2022, une étude relayée sur PubMed Central indiquait que près de 34% des étudiants présentent des symptômes de dépression et 39% des signes d'anxiété. À Rabat, une étude menée auprès d'étudiants en médecine évoque environ 44% de burn-out élevé. «Aujourd'hui, les étudiants vivent sous une pression constante. Il y a bien sûr la pression académique, la peur de l'échec, la compétition... mais aussi l'incertitude sur l'avenir professionnel. À cela s'ajoute un facteur très moderne : la comparaison permanente sur les réseaux sociaux», explique la neuropsychologue Hind Bouamar. Un terrain d'autant plus fragile, selon elle, que «le cerveau d'un étudiant est encore en maturation, notamment les régions préfrontales impliquées dans la régulation émotionnelle et la planification».

Les mille maux de la psychiatrie marocaine

Sur le papier, les moyens progressent. Selon les dernières données présentées en 2025 par le ministre de la Santé Amine Tahraoui, le pays comptait 3.230 professionnels spécialisés en santé mentale et psychique, dont 593 psychiatres et 76 pédopsychiatres. Un chiffre en nette progression par rapport à celui relevé par la Cour des comptes dans son rapport annuel 2023-2024, qui faisait état de 407 psychiatres et 32 pédopsychiatres à l'échelle nationale. De quoi nuancer, sans l'effacer, un constat resté sévère : le pays ne compte que 13 psychiatres pour 100.000 habitants. La capacité d'accueil en psychiatrie dans le secteur public s'élève à 2.466 lits, soit une moyenne de 6,86 lits pour 100.000 habitants, très loin de la moyenne mondiale de 10,8. Le secteur public compte 43 unités spécialisées, 11 hôpitaux psychiatriques et 32 services intégrés à des hôpitaux généraux. Le dahir relatif à la prévention et au traitement des maladies mentales, qui date de la fin des années 1950, prévoit pourtant que chaque province dispose d'au moins un service hospitalier public dédié, dirigé par un médecin psychiatre. Dans les faits, plus de la moitié des préfectures et provinces du Royaume n'en sont pas dotées, et près de 48% des capacités d'accueil restent concentrées dans deux régions, Casablanca-Settat et Marrakech-Safi. Les hôpitaux psychiatriques à eux seuls accaparent 62% de la capacité totale, quand les services intégrés aux hôpitaux généraux restent le parent pauvre du dispositif.

La Cour des comptes pointe aussi une intégration insuffisante aux soins primaires, des diagnostics imprécis conduisant à des hospitalisations injustifiées, un cadre légal inadapté et une gouvernance fragmentée.

Une faible prise en charge d'autant plus grave que les troubles psychiques sont intimement liés aux autres formes de maladies physiques. Cette prise en charge a par ailleurs un coût non négligeable pour les malades, qui, faute de moyens, se dirigent souvent vers des hôpitaux publics eux-mêmes en manque d'effectifs. Le CNDH documente lui aussi des pratiques problématiques dans le privé, comme l'exigence d'un chèque de garantie ou le paiement «au black», non déclaré, qui alourdissent encore la facture.

Sur le fond, la tarification nationale de référence n'a pas été révisée depuis 2006 : les remboursements restent calculés sur la base de 80 dirhams pour une consultation chez un généraliste et 150 dirhams chez un spécialiste, très loin des tarifs réellement pratiqués. Un paramètre que le psychiatre Hachem Tyal juge central : «Ce que nous demandons depuis des décennies, c'est qu'il y ait une évaluation du vrai coût des soins, et que dans le privé comme dans le public il y ait une prise en charge de ces soins, c'est cela qui permettra d'apporter la bonne et la vraie réponse aux citoyens».

Le budget alloué à la santé mentale est d'ailleurs inférieur aux recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, et le CNDH signale, dans certains établissements, des taux d'occupation atteignant 190%, une absence de séparation entre patients selon l'âge ou le profil judiciaire, et un manque criant d'activités de réhabilitation psychosociale. Face à ce constat, le CNDH comme la Cour des comptes appellent à moderniser le cadre juridique encadrant la prise en charge des troubles psychiatriques, à l'aligner sur les standards internationaux des droits humains, et à bâtir «une stratégie multisectorielle articulée autour de la prévention, de l'optimisation de l'offre de soins et d'une utilisation plus efficiente des ressources disponibles».

Reste un signal encourageant : la parole se libère, portée par une génération Z moins gênée, qui fait fi du tabou et qui n'hésite plus à mettre des mots sur son mal-être. Sur Instagram et TikTok, des comptes de vulgarisation, des pages de médecins et des témoignages en tout genre participent, à leur échelle, à déconstruire l'image du "fou" qui a longtemps collé à la maladie mentale. L'un des catalyseurs de cette «prise de conscience» a incontestablement été la pandémie de Covid, comme le confirme Hachem Tyal : «Addictions qui se développent, couples qui implosent, développement de troubles anxieux et d'états dépressifs, les effets de la pandémie n'ont pas tardé à se faire sentir. On a enregistré des records de demandes de consultation». Et c'est cette prise de conscience-là, combinée à l'explosion des réseaux sociaux, qui a libéré la parole.

Mais entre parler de santé mentale et pouvoir réellement se faire soigner, il reste un fossé qui se mesure en kilomètres pour ceux qui vivent loin de l'axe Casablanca-Rabat, en Dirhams pour ceux qui n'ont pas les moyens, et parfois en semaines ou en mois d'attente pour ceux qui cherchent simplement quelqu'un à qui parler.

C'est là tout le paradoxe : jamais la santé mentale n'aura autant occupé l'espace public, et jamais le besoin de prise en charge n'aura été aussi évident, avec une nouvelle génération qui parle de dépression, d'anxiété, de burn-out ou d'addictions. Mais le véritable défi reste aujourd'hui la prise en charge. Parce que le problème n'est plus de savoir si le Maroc fait face à une crise de santé mentale. Les chiffres, les témoignages et l'état du système ont déjà répondu. La question est de savoir combien de temps encore le pays pourra se permettre de la traiter comme une crise invisible.

Mots clés :Santé mentale

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