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Immunologie: «La biotechnologie à notre ère semble incontournable»

Immunologie: «La biotechnologie à notre ère semble incontournable»

L'immunologie étudie et explore les différentes composantes du système immunitaire. L’un des défis actuels est de pouvoir anticiper chez le patient une réponse efficace au traitement par immunothérapie en se basant sur un ensemble de facteurs.

Entretien avec Abdallah Badou, Professeur d’immunologie et de biologie moléculaire à la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca, directeur du laboratoire d'immuno-génétique et pathologies humaines et secrétaire général de la «Federation of african immunological societies».

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : La Journée internationale de l'immunologie, qui se tient le 29 avril, met en lumière les maladies liées aux différentes composantes du système immunitaire et les avancées réalisées dans ce domaine. Quel état des lieux en faites-vous ? Pr Abdallah Badou : Eh bien vous savez, j’aime à dire que l’on se situe dans une période cruciale de notre époque. Ces années post-covid ont permis au grand public d’être plus ou moins familier avec le rôle du sys

tème immunitaire. Je pense que cela facilite l’énorme défi de sensibilisation et de vulgarisation face à la panoplie de pathologies liées au dysfonctionnement de ce système, ou bien vers une hyperactivation non appropriée (ex. maladies auto-immunes) ou vers une faible activation (cas des déficits immunitaires primitifs). Il est clair aujourd’hui que ce système s’avère également défaillant dans le cas de plusieurs types de cancers. Ainsi, les dernières recherches translationnelles et cliniques explorent l’utilisation thérapeutique du système immunitaire

dans plusieurs pathologies. Cette approche est nommée «immunothérapie». Cette dernière englobe, entre autres, l'utilisation d’anticorps (inhibiteurs ou activateurs), de vaccins, de nanovaccins basés sur la technologie des nanomatériaux, de thérapies cellulaires T, notamment à récepteur antigénique chimérique «CAR T cells», et de cellules souches pluripotentes induites «iPSCs» favorisant l'immunotolérance pouvant être utilisées dans les maladies auto-immunes. En particulier, l’ère de l’immunothérapie anticancer n’est qu’à ses tout débuts.

F.N.H. : Vous êtes professeur d’immunologie et de biologie moléculaire, et vous dirigez un laboratoire de recherche à la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca. Pouvezvous nous parler du travail que vous effectuez avec votre équipe et des pathologies que vous ciblez dans vos recherches de pointe ? Pr A. B. : L’immunologie est un vaste domaine de recherche, et je dois l’avouer assez passionnant. Notre structure de recherche se compose aussi bien d’enseignants-chercheurs, que d’étudiants doctorants et de postdoctorants. Notre travail vise à comprendre et mettre en lumière l’interaction entre les cellules immunitaires et les cellules cancéreuses. Si l’on regarde dans un sens plus large, les cellules normales, après avoir subi de profonds remaniements génétiques et mutationnels, acquièrent un phénotype de «non-soi» et devraient être logiquement éliminées de manière efficace par les cellules immunitaires, notamment par les lymphocytes T CD8+ cytotoxiques de notre organisme. Malheureusement, cela n’est pas toujours le cas. Nous intervenons pour ainsi dire, afin de dévoiler les potentiels mécanismes sous-jacents de cette incapacité des cellules T à détruire les cellules cancéreuses. Nous nous penchons plus exactement sur le cancer du sein, le gliome (qui est un type de cancer du cerveau), le cancer colorectal et le cancer des poumons. Il est question pour nous de mettre en évidence des molécules appelées «points de contrôle immunitaires» se trouvant sur les cellules cancéreuses et utilisées par ces dernières

pour «freiner» leur destruction et atténuer l’activité des lymphocytes T envers elles. Notre vision est également beaucoup plus large, dans la mesure où nous intervenons in vitro en proposant des molécules naturelles pouvant se lier à ces points de contrôle et ainsi empêcher la fixation à leur récepteur se trouvant généralement sur les cellules T. Nous prévenons ainsi de cette manière l’inhibition des cellules T et leur donnant plein pouvoir afin de s’attaquer aux cellules cancéreuses. Cette approche est qualifiée d’immunothérapie et elle est particulièrement prometteuse, surtout pour les stades très avancés du mélanome, du cancer du poumon et du cancer du sein. Cependant, tous les patients ne répondent pas à ce traitement (20 à 40% selon les cancers), qui coûte en plus très cher (s’élevant à 350.000 $). Ainsi, l’un des défis actuels est de pouvoir anticiper chez le patient une réponse efficace au traitement par immunothérapie en se basant sur un ensemble de facteurs, tels que le taux d’expression de certains marqueurs liés à la réponse immunitaire. Dans un futur très proche, je pense que nous serons plus à même de répondre en partie à cette problématique grâce à notre projet d’intelligence artificielle combinant nos résultats expérimentaux obtenus jusqu’à présent et l’intelligence artificielle (Machine Learning). F.N.H. : Les avancées technologiques, notamment en biotechnologie, ont permis des résultats optimaux, particulièrement dans le traitement des cancers. Pouvezvous nous en dire plus ? Pr A. B. : Effectivement. Comme vous l’avez soulevé, la biotechnologie à notre ère semble incontournable quand on veut répondre à certaines questions, notamment pour le traitement des cancers. Je trouve ça assez formidable de voir à quel point le concept de cancer a évolué au fil de ces dernières années en passant d’une entité massive de cellules tumorales à un microenvironnement spécifique à chaque individu, et régi par une multitude d’interaction en son sein. La biotechnologie a permis d’améliorer la prise en charge des cancers en axant le traitement sur une approche personnalisée et ciblée. Prenons le cas par exemple du cancer du sein, là où l’administration de la chimio aux patientes HER2+ était sanctionnée par de lourds effets secondaires, avec une forte chance de récidive. L'Herceptine, un anticorps monoclonal anti HER-2 (généré par biotechnologie), permet de s'attaquer directement à la protéine HER-2 et de réduire de 50% le pourcentage de récidive, et de 33% les risques de décès. Il en est de même pour le TNBC (cancer du sein triple négatif), l’un des sous-types les plus agressifs du cancer du sein, qui peut être désormais traité par immunothérapie en ciblant la molécule PD-L1 exprimée sur les cellules tumorales. Mais je pense que l’une des merveilles de cette technologie peut surtout s’apercevoir au niveau du traitement des cancers graves du sang, comme la leucémie aiguë myéloïde. La possibilité de reconfigurer des cellules T du patient en cellules CAR-T pour les dresser contre des antigènes spécifiques associés à la progression tumorale est une avancée spectaculaire. Au vu des nombreux changements génétiques et moléculaires qu’opère la cellule cancéreuse, je pense que la biotechnologie se placera toujours un cran au-dessus afin de cibler spécifiquement les antigènes associés à ces changements et permettre ainsi une prise en charge effective des cancers. Il faudrait néanmoins se pencher sur les questions de subventionnement des traitements, car il faut admettre que le prix de ces technologies n’est pas donné. F.N.H. : Pourquoi est-il si important aujourd’hui d’investir dans la recherche et le développement dans ce domaine ? Pr A. B. : J’aime bien cette question parce qu’à chaque fois je peux apporter un élément de réponse assez convaincant, et ce aussi bien économiquement, scientifiquement que sur le plan de la santé publique. Economiquement, en 2021, il a été rapporté que le secteur américain de la biotechnologie est un moteur économique crucial, fournissant environ 2,1 millions d'emplois et générant environ 2,9 millions de dollars pour l'économie. Voyez-vous, investir dans la recherche signifie donner les moyens aux acteurs de ce domaine de pouvoir mettre leur savoir au service de l'intérêt général, notamment économiquement, grâce à une démarche participative et interdisciplinaire. La recherche favorise l’innovation, encourage la découverte de nouvelles idées, technologies et méthodes. Pardessus tout, la recherche stimule la compétitivité. Par ricochet, plus on aura d’investissement dans le domaine de la biotechnologie, plus de nouvelles méthodes, services et traitements pourront voir le jour, laissant ainsi un large panel de choix aux patients et malades à budget limité. Comme je le mentionnais tantôt, cela a pu se voir lors de la période Covid, où le Maroc a mis sur le marché des kits rapides de dépistage spécifiques et très sensibles, et qui ont par la même occasion été très compétitifs sur le prix par rapport à ceux importés. Cela a considérablement amélioré le diagnostic et la prise en charge des malades, qui plus est à de moindres coûts. Un autre aspect essentiel est l'identification de biomarqueurs prédictifs de réponse thérapeutique, permettant une sélection plus précise des patients. En adaptant les traitements aux besoins spécifiques des patients marocains et éventuellement africains grâce à des études sur la population locale et continentale, la recherche rend les thérapies plus personnalisées, et donc plus efficaces. En un mot, je dirais que la recherche contribue à préserver la souveraineté scientifique et sanitaire d’un pays. Elle renforce son économie et améliore le niveau de vie de ses habitants. 

 

 

 

 

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