Présentés à l’UM6P par la Banque mondiale et l’IFC, deux nouveaux rapports dressent un diagnostic clair : malgré un socle robuste, le Maroc peine à transformer sa croissance en emplois durables. En cause, un déficit de productivité et un secteur privé encore contraint.
Par M. A. L.
A l’occasion d’une table-ronde organisée avec le Policy Center for the New South de l’UM6P, le Groupe de la Banque mondiale a dévoilé deux rapports majeurs consacrés à la croissance, à l’emploi et au rôle du secteur privé au Maroc, et plus particulièrement celui de l’investissement. Présentés par Javier Diaz Cassou, économiste Senior principal pour le Maroc à la Banque mondiale, et Cristina Navarrete Moreno, Senior Operations Officer pour le Maroc chez IFC, ces travaux convergent vers une même lecture : le Maroc a réussi à bâtir une économie stable et résiliente, mais doit désormais changer de vitesse pour répondre au défi central de l’emploi, et ainsi construire une croissance créatrice d’emploi. Le rapport souligne les avancées significatives du Royaume au cours des deux dernières décennies.
Le Maroc a su consolider un cadre macroéconomique robuste, tout en investissant massivement dans les infrastructures et le capital humain. Cette trajectoire s’inscrit dans les ambitions du Nouveau modèle de développement, qui vise notamment à doubler le PIB par habitant à l’horizon de 2035 et à renforcer l’inclusion économique. En revanche, la dynamique actuelle reste insuffisante pour atteindre ces objectifs et fait montre encore d’une faible élasticité croissance-emploi. En d’autres termes, la croissance au Maroc, bien qu’en amélioration, ne permet pas encore de combler l’écart avec les ambitions fixées.
Une croissance peu créatrice d’emplois
C’est le principal enseignement du rapport : la croissance marocaine est de moins en moins inclusive en emplois. Malgré un niveau d’investissement considérable qui s’élève à 30% de PIB marocain, et ce depuis 25 ans, les gains de productivité demeurent limités, freinant la capacité de l’économie à générer des emplois à grande échelle.
Javier Diaz Cassou a résumé cela en une phrase : «malgré ce panorama très solide, c'est aussi un pays qui a des défis, des défis persistants et importants que cette stabilité macro, ces investissements n'ont pas vraiment pu résoudre. Le principal, c'est le défi de l'emploi dont on parle beaucoup ces dernières années».
Ce décalage se traduit concrètement par un déficit structurel de création d’emplois, qui s’est accentué ces dernières années, passant de 138.000 emplois que le Maroc devait créer par an à 300.000 emplois, notamment après les chocs récents qu’a connus le pays. L’analyse du marché du travail met en évidence plusieurs déséquilibres majeurs.
D’abord, la difficulté d’insertion des jeunes. Malgré une amélioration rapide du niveau d’éducation, une large partie des jeunes peine à accéder à un emploi formel. Ensuite, le rapport pointe un phénomène préoccupant : la montée de l’inactivité, notamment chez les jeunes, traduisant un désengagement progressif vis-à-vis du marché du travail. Enfin, la faible participation des femmes, illustrée par un taux d’activité de 19%, et qui reste parmi les plus bas au monde. Cette situation s’explique à la fois par des facteurs structurels, des normes sociales et des chocs économiques, notamment en milieu rural.
Un secteur privé en deçà de son potentiel
Le diagnostic du secteur privé au Maroc, quant à lui, identifie clairement un autre maillon faible, à savoir la dynamique entrepreneuriale. Si le Maroc a engagé de nombreuses réformes, le secteur privé ne parvient pas encore à jouer pleinement son rôle de moteur de croissance et de création d’emplois. L’investissement privé reste limité, représentant environ d’un tiers seulement de l’investissement total.
Plusieurs contraintes persistent, à savoir l’environnement réglementaire complexe, l’accès au financement encore limité, la concurrence forte du secteur informel, ainsi que certaines inefficiences dans le fonctionnement des marchés. Ces facteurs freinent l’émergence d’entreprises capables de croître rapidement et de tirer la productivité. S’appuyant sur les conclusions du rapport de la Banque mondiale, Javier Diaz Cassou a, à son tour, mis en lumière une faiblesse structurelle du tissu productif marocain, souvent qualifiée de «missing middle».
Autrement dit, un déficit d’entreprises intermédiaires capables de croître, d’innover et de concurrencer les grandes firmes. Le paysage entrepreneurial reste de facto dominé par de très petites structures d’un côté, et un nombre limité de grandes entreprises de l’autre. Entre les deux, les PME peinent à changer d’échelle et à s’imposer dans certains secteurs. Cette situation s’explique notamment par des frictions de marché et des contraintes structurelles qui freinent leur développement, qu’il s’agisse d’accès au financement, de cadre réglementaire ou encore de conditions de concurrence.
Résultat : ces entreprises ne parviennent pas à challenger les acteurs dominants, ce qui limite la dynamique concurrentielle et freine, in fine, la création d’emplois et les gains de productivité.
Dans une lecture fine du tissu productif, Cristina Navarrete a esquissé les lignes de fracture qui entravent encore le plein déploiement du secteur privé au Maroc. Derrière les promesses d’investissement, se dessine un environnement encore contraint, où la complexité des procédures administratives et l’opacité de certains cadres réglementaires ralentissent les initiatives et diluent les dynamiques d’expansion. L’accès au foncier industriel, souvent rigide et peu lisible, constitue également un point de friction récurrent, tout comme les difficultés d’accès au financement, qui continuent de peser sur les entreprises, en particulier les plus petites, freinant leur montée en puissance. À ces obstacles transversaux s’ajoutent des contraintes propres à certaines filières, où des dispositifs réglementaires inadaptés ou des exigences techniques coûteuses viennent entraver la structuration des chaînes de valeur.
Face à ces entraves, l’IFC plaide pour une levée progressive des verrous, à travers une action publique plus lisible, plus fluide et mieux alignée sur les besoins des investisseurs. Simplifier, clarifier, accompagner : autant de leviers identifiés pour libérer le potentiel du secteur privé et lui permettre d’assumer pleinement son rôle dans la transformation économique du pays. À rebours de ce diagnostic critique, les deux rapports mettent en exergue des pistes d’action concrètes.
Le rapport de la Banque mondiale insiste sur la nécessité de renforcer la productivité, d’améliorer l’allocation des ressources et de stimuler la transformation du tissu productif. Du côté de l’IFC, l’accent est mis sur une poignée de filières à fort potentiel, notamment l’énergie solaire, le textile, les cosmétiques à base d’argan ou encore l’aquaculture. Autant de relais de croissance identifiés, capables, à eux seuls, de mobiliser jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et de générer plus de 166.000 emplois à moyen terme, à condition toutefois de lever les entraves structurelles qui continuent d’en brider l’essor.
Vers un nouveau modèle de croissance
Tout compte fait, les deux rapports convergent vers une même évidence : le Maroc se trouve aujourd’hui à un moment charnière de sa trajectoire économique. Les fondamentaux sont solides, les investissements sont au rendez-vous, et les ambitions du Nouveau modèle de développement tracent une voie claire. Mais la transformation de ces acquis en une croissance réellement inclusive, capable de créer des emplois à grande échelle, reste encore à concrétiser. Car au-delà des performances macroéconomiques, c’est bien la capacité du tissu productif à absorber la main-d’œuvre, à gagner en productivité et à monter en gamme qui constitue désormais le véritable enjeu.
Une équation qui suppose d’agir simultanément sur plusieurs fronts : dynamiser les entreprises, fluidifier le fonctionnement des marchés et lever les contraintes qui freinent encore l’investissement privé. Comme l’a rappelé Javier Diaz Cassou, l’enjeu est désormais de dépasser le constat pour agir.
«Ça ne servirait à rien d’avoir des politiques qui arrivent à inclure les hommes, les jeunes et les femmes dans le marché du travail, si les entreprises ne deviennent pas plus dynamiques, si les marchés ne fonctionnent pas. C'est clairement des actions qui doivent se mener en parallèle de façon bien synchronisée et bien coordonnée», conclut-il. Un impératif stratégique pour faire de la croissance marocaine non seulement un moteur économique, mais aussi un véritable levier d’inclusion sociale.