Le secteur du BTP traverse aujourd’hui une situation paradoxale. L’activité n’a jamais été aussi soutenue, tandis que la pénurie de compétences atteint un niveau particulièrement préoccupant.
Derrière l’effervescence des projets d’infrastructures, de construction de stades, de lignes de transport, de ports ou encore d’aménagements urbains, tout un écosystème se retrouve fragilisé par un manque criant de maind’œuvre qualifiée. Au deuxième trimestre 2025, le secteur a généré 74.000 nouveaux emplois, signe d’une accélération exceptionnelle. Les ventes de ciment ont progressé de plus de 8% à fin août, confirmant la vigueur des chantiers en cours. Pourtant, cette dynamique se heurte à un obstacle majeur : celui de l’insuffisance de profils qualifiés, qu’il s’agisse d’artisans, de techniciens ou d’ingénieurs.
Une tension «inquiétante»
Les professionnels du BTP tirent la sonnette d’alarme. En effet, la rareté de profils qualifiés ralentit la cadence des chantiers et oblige les entreprises à faire des compromis. Certaines recrutent à des salaires exceptionnellement élevés des candidats ne répondant pas totalement aux exigences techniques. D’autres cherchent à compenser en investissant dans la mécanisation et dans de nouvelles technologies. Samir Bouchrit, ingénieur et expert en génie civil, ne dit pas autre chose.
«Le secteur est engagé dans une dynamique intense et exceptionnelle, mais les professionnels continuent de souffrir d’un manque flagrant en compétences pour réaliser les projets structurants. Le secteur du BTP connaît aujourd’hui une inflation salariale inédite qui reflète parfaitement la pénurie de compétences», expliquet-il.
«Un ouvrier qualifié touche désormais autour de 300 DH par jour, soit presque le double d’il y a cinq ans. Même les apprentis et non-qualifiés atteignent les 200 DH/jour sur les grands chantiers. Un technicien HSE (Hygiène, sécurité, environnement) avec cinq ans d’expérience demande un salaire entre 10.000 et 15.000 DH nets, alors qu’il ne gagnait que 6.000 DH auparavant. Quant aux ingénieurs, leurs rémunérations ont bondi de près de 50% en moyenne», poursuit-il. Et d’ajouter que «le turnover est devenu énorme. Ainsi, un conducteur d’engins quitte un chantier pour un simple écart de 500 DH par mois. Cette situation renchérit fortement les projets. La pénurie peut augmenter le coût global d’un chantier de 10 à 25%, voire plus encore lorsqu’il s’agit d’ouvrages complexes. Faute de ressources humaines, certains donneurs d’ordre priorisent les projets urgents et ralentissent ou suspendent les moins critiques. Cela entraîne une augmentation des coûts, un risque sur la qualité et des délais qui s’allongent».
L’avertissement de Bank Al-Maghrib
Cette pression sur les compétences s’inscrit dans un contexte marqué par deux décennies de cycles contrastés, comme le rappelle Bank Al-Maghrib dans son rapport annuel 2024. Après une période d’expansion exceptionnelle entre 2000 et 2007, portée par les grands programmes nationaux, le BTP a connu un long ralentissement à partir de 2008, avant d’être fortement éprouvé par la pandémie et par la flambée des prix des matériaux entre 2020 et 2023. L’année 2024 a marqué un début de reprise, mais ce rebond s’accompagne de tensions fortes sur la maind’œuvre. Le lancement simultané des chantiers de la CAN 2025 et de la Coupe du monde 2030 accentue encore cette pression.
Face à ce déficit structurel, la formation professionnelle apparaît comme un levier central. Cependant, elle doit évoluer pour répondre aux réalités d’un secteur qui se modernise rapidement. L’enjeu est double, à savoir valoriser les métiers du BTP et moderniser l’offre de formation afin de promouvoir le secteur comme un domaine technique et innovant. À cet égard, Jamal Boudchiche, architecte et professeur, précise que la pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans le secteur du BTP et dans les métiers liés à la transition verte constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le Maroc. «Cette pénurie est réelle et mesurable. Elle représente à la fois un risque pour la réalisation des grands chantiers nationaux et une opportunité pour accélérer la montée en compétences du pays. Sur 1,2 million de personnes travaillant dans le BTP, seules 500.000 disposent d’un niveau de qualification suffisant, ce qui laisse apparaître un déficit estimé entre 150.000 et 200.000 travailleurs qualifiés», précise-t-il.
Cette tension survient dans un contexte de croissance soutenue de 3 à 4% par an. Les grands projets du Royaume, notamment ceux liés aux infrastructures, mines, énergie, ports, aéroports et logements nécessitent une main-d’œuvre qualifiée et adaptable. L’effort de formation devient donc indispensable. «Cela passe par des formations courtes et certifiantes de six mois ou plus, par la requalification des artisans déjà en activité, facilitée notamment par les outils de e-learning, ainsi que par la création de centres d’essais et de laboratoires régionaux permettant de tester les nouveaux matériaux, d’établir des normes et d’accompagner l’innovation dans les technologies vertes.
De plus, un référentiel national des métiers liés au BTP et à la transition verte doit être élaboré et intégré aux marchés publics afin d’en faire une norme incitative pour les entreprises et les institutions», fait savoir l’architecte. «À l’horizon 2030, les besoins en emplois verts devraient atteindre entre 250.000 et 300.000 postes, soit environ 10 à 12% de l’ensemble du secteur. Cela accentue davantage l’écart entre l’offre et la demande», poursuit Boudchiche. Même constat chez Samir Bouchrit qui plaide pour une formation adéquate et une bonne réorientation des profils. «Seulement 45% des lauréats estiment que leur emploi correspond totalement à leur formation. C’est un énorme gâchis. Il faut renforcer l’alternance, les stages qualifiants, et coconstruire des programmes avec la Fédération nationale des BTP et les professionnels».
La gouvernance et l’inclusion sociale apparaissent également comme des leviers essentiels pour maximiser l’impact. «Les politiques publiques doivent encourager la formation et l’emploi local à travers des subventions, des crédits, des primes et des incitations économiques. L’intégration des femmes et des jeunes doit rester une priorité afin d’élargir la base de talents et consolider l’inclusion sociale. Il est également essentiel de rendre ces métiers plus attractifs pour freiner la migration des compétences vers l’Europe ou le Golfe. Ce phénomène prive le pays d’une part précieuse de sa force vive», insiste Boudchiche. Une opportunité pour moderniser le BTP marocain Si elle est bien gérée, la pénurie actuelle peut devenir un moteur de transformation. Les fondamentaux du secteur restent solides, puisque sa valeur ajoutée a progressé de plus de 46% en dix ans et qu’il génère aujourd’hui près de 10% de l’emploi national. Samir Bouchrit estime que la pénurie des compétences peut être un catalyseur de modernisation.
«Elle pousse à automatiser les tâches à faible valeur ajoutée, à valoriser les métiers, à digitaliser les chantiers et à concentrer les ressources humaines là où l’impact est le plus fort. Le BTP peut absorber des compétences issues d’autres secteurs, à condition de proposer des certifications reconnues, des VAE (Validation des acquis de l’expérience) et des modules courts adaptés aux besoins du marché. Il faut absolument intégrer le BIM (Modélisation des informations du bâtiment), le numérique, le guidage d’engins, la préfabrication ou encore le smart chantier. Il faut également renforcer les partenariats entre entreprises et centres de formation», conclut-il.
Le BTP marocain ne doit pas seulement répondre à la demande croissante, mais s’adapter également aux exigences de durabilité et d’efficacité énergétique. Ces évolutions exigent une montée en compétences globale. Le Maroc se trouve à un moment décisif : celui de repenser son BTP pour le rendre plus efficace et attractif.