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Diagnostic de l'empreinte carbone du Maroc et son impact sur les exportateurs à partir de janvier 2026

Diagnostic de l'empreinte carbone du Maroc et son impact sur les exportateurs à partir de janvier 2026

À partir du 1er janvier 2026, le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'Union européenne entrera en vigueur, imposant une taxe carbone sur les importations de six secteurs industriels fortement émetteurs. Pour le Maroc, dont 60% des exportations sont destinées à l'UE, cette nouvelle donne représente un défi de compétitivité majeur, concentré principalement sur le secteur des engrais. Diagnostic d'une situation qui appelle une action immédiate.

Par Dr. Mohamed Boiti, expert RSE & finance durable

Le 22 décembre 2025, le prix du quota carbone européen (ETS) atteignait 87,48 euros par tonne de CO2, en hausse de 25,5% sur un an. Cette progression reflète le durcissement de la politique climatique européenne, dont le MACF constitue le bras armé commercial. La Commission européenne a publié les valeurs par défaut d'intensité carbone de l'électricité qui serviront de référence pour calculer la taxe : 0,612 tCO2/MWh pour l'UE. Le facteur d'émission de l'électricité marocaine s'établit, lui, à 0,907 tCO2/MWh fin 2025, soit 48% de plus. Ce différentiel, qui reflète la persistance du charbon dans notre mix énergétique (54,2% de la production électrique), constitue le talon d'Achille de nos exportateurs industriels vers l'Europe.

Écart entre engagements et réalité opérationnelle

Le Maroc affiche des ambitions climatiques parmi les plus élevées du continent africain. La CDN 3.0, présentée en novembre 2025 lors de la COP30 à Belém, vise une réduction de 53% des émissions de gaz à effet de serre d'ici 2035 et annonce pour la première fois une sortie du charbon à l'horizon 2040. Ces engagements nécessitent 96 milliards de dollars d'investissements sur la période 2025-2035.

D’un autre côté, l'année 2025 a marqué un tournant spectaculaire : 1.700 MW de capacité renouvelable ont été ajoutés en une seule année, portant la part des énergies vertes à 46% du mix électrique, contre seulement 35,9% fin 2024. Cette accélération, six fois supérieure au rythme moyen 2020-2024, résulte du déblocage de projets longtemps retardés et de la simplification réglementaire (loi 82-21, mobilisation de 300 millions d'euros auprès de la BEI et de la KfW).

Mais derrière cette performance encourageante persiste une réalité plus contrastée. La capacité charbonnière demeure intacte à 4.850 MW (40% du mix), sans calendrier précis de fermeture anticipée. La dépendance énergétique reste élevée à 88-89%, avec une facture d'importations fossiles de 10-11 milliards de dollars annuels. Le solaire accuse un retard préoccupant : seulement 1.085 MW installés contre un objectif de 5.000 MW en 2030. Les obstacles structurels persistent : réseau électrique sous-dimensionné dans certaines régions, stockage insuffisant (810 MW de STEP contre    2.000-2.500 MW nécessaires), coût du capital élevé (5-7% contre 1-3% en Europe), et accès limité aux financements climat internationaux (taux de réalisation de 25-30%).

Impact du différentiel carbone sur la compétitivité des exportations marocaines

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Dès 2026-2027, le surcoût MACF pour les exportations marocaines vers l'UE s'établira entre 376 et 572 millions d'euros annuels, soit 0,3-0,4% du PIB. Ce montant, concentré à 95% sur le secteur des engrais azotés, représente une ponction directe sur les marges du Groupe OCP.
Pour les engrais, dont le Maroc exporte 2,8 millions de tonnes vers l'Europe, le surcoût unitaire atteindra 130 à 200 euros par tonne, réduisant la compétitivité de 15 à 25%. L'aluminium paiera 609 euros par tonne supplémentaire, soit 25-30% du prix de vente. Le ciment subira un surcoût plus modeste de 3,8 euros par tonne, mais l'intégration future des émissions de transport (Scope 3) pourrait tripler cet impact.

Une lueur d'espoir néanmoins : l'acier marocain, grâce aux investissements anticipés de Sonasid dans les énergies renouvelables (85% d'énergie verte), pourrait bénéficier d'un avantage compétitif de 63 euros par tonne par rapport au benchmark européen, générant un gain de 14,2 millions d'euros annuels. Ce cas démontre que le MACF peut constituer une opportunité pour les industriels ayant investi précocement dans la décarbonation.

Mais le risque d'aggravation est réel. En 2028, l'extension du MACF à 180 produits aval (composants automobiles, équipements électriques, construction métallique) pourrait porter le surcoût à 700-1.200 millions d'euros annuels. À l'horizon 2030-2035, si le mécanisme s'étend aux polymères, à la chimie et potentiellement au textile, le surcoût pourrait atteindre 4,4 à 5,4 milliards d'euros par an, soit 3,5-4,2% du PIB, menaçant 20.000 à 40.000 emplois directs et indirects.

Le temps de l'action

L'accélération de 2025 démontre que le Maroc dispose des capacités institutionnelles, techniques et financières pour opérer une transition rapide. Mais la soutenabilité de ce rythme sur 2026-2030 n'est pas garantie sans un accompagnement structurel. Trois priorités s'imposent : maintenir 500-800 MW de capacité renouvelable ajoutée annuellement, accélérer la décarbonation ciblée des secteurs exposés (ammoniac vert pour l'OCP, électrification des procédés), et obtenir de l'Union européenne un accompagnement technique et financier à la hauteur du statut avancé du Maroc.

Le MACF ne doit pas être perçu comme une fatalité mais comme un révélateur d'opportunités. Car comme le démontre le cas Sonasid, il est rentable d'être responsable. Les industriels marocains qui investissent aujourd'hui dans la décarbonation ne se contentent pas de se protéger contre une taxe : ils construisent un avantage compétitif durable sur les marchés européens premium, tout en contribuant à la réduction de la dépendance énergétique nationale. La question n'est plus de savoir si le Maroc doit accélérer sa transition, mais comment transformer cette contrainte réglementaire en levier de modernisation industrielle. L'horloge tourne : dans quelques jours, le MACF entrera en vigueur.

 

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