Agents IA: Jusqu’où laisser agir la machine ?
Les agents IA peuvent préparer des dossiers, utiliser des logiciels et déclencher des opérations. Pour les entreprises marocaines, leur autonomie pose une question : comment gagner en efficacité sans perdre la maîtrise des décisions ?

Les agents IA commencent à modifier les pratiques des entreprises. Leur rôle dépasse la rédaction de textes ou la recherche d’informations : ils peuvent exécuter des tâches et contribuer au développement de logiciels. Dans son enquête publiée le 25 août 2026, McKinsey indique que 32% des répondants déclarent que leur organisation a renoncé à acheter au moins un logiciel ou une fonctionnalité, car des outils de programmation agentique permettaient de les développer en interne.
Le déploiement reste toutefois inégal. Parmi les répondants issus d’entreprises de plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires, 40% déclarent un passage à l’échelle des agents IA dans au moins une fonction, contre 27% un an auparavant. Cette proportion reste à 22% dans les structures plus petites. L’enquête repose sur 1.719 participants dans 97 pays, interrogés entre mai et juin 2026. Ces résultats déclaratifs donnent une tendance internationale, sans mesurer l’adoption au Maroc.
Les usages concernent notamment l’informatique, la gestion des connaissances et le développement logiciel. McKinsey relève aussi des applications dans le marketing et les ventes pour le commerce, ainsi que dans les stocks et les chaînes d’approvisionnement pour l’industrie. L’autonomie prend donc des formes différentes selon les métiers et les opérations confiées aux systèmes.
Cette évolution pourrait élargir leur rôle dans les décisions quotidiennes. Gartner prévoit qu’au moins 15% des décisions de travail courantes seront prises de manière autonome par l’IA agentique d’ici 2028, contre 0% en 2024 selon son estimation. Il s’agit d’une prévision publiée en juin 2025. Elle pose néanmoins un enjeu concret pour les entreprises marocaines : déterminer quelles décisions peuvent être déléguées et lesquelles doivent rester soumises à une validation humaine.
Une autonomie sous contrôle
Cette progression exige des arbitrages. Zouheir Lakhdissi, expert en transformation digitale et en IA, insiste sur la nécessité de garantir que « l’humain conserve la maîtrise des décisions critiques ». Il souligne également que les actions automatisées doivent respecter les règles et l’éthique de l’organisation. La performance technique ne suffit donc pas à déterminer le niveau d’autonomie acceptable.
De son côté, Abdessamad El Ouafi, ingénieur d’État et expert en transformation digitale, associe la réussite de ces projets à la cybersécurité et aux compétences humaines. « Les agents doivent amplifier les capacités décisionnelles des équipes sans les remplacer », précise-t-il. Le contrôle suppose des équipes capables de vérifier les résultats et de repérer les anomalies.
L’enjeu économique dépasse le temps gagné sur une tâche. Un dossier préparé plus vite peut aussi nécessiter des vérifications, des corrections ou un traitement supplémentaire si les informations sont inexactes. Aux dépenses de calcul s’ajoutent l’intégration aux logiciels existants, la maintenance et le suivi des résultats. La rentabilité dépend du processus complet, pas seulement de la rapidité d’une réponse.
Dans la même enquête McKinsey, environ 20% des répondants indiquent que les coûts de fonctionnement liés à l’IA ont limité son usage dans leur organisation. Ce chiffre concerne l’IA au sens large, pas uniquement les agents.
Gartner prévoit, pour sa part, que plus de 40% des projets d’IA agentique seront abandonnés d’ici fin 2027, en raison de coûts croissants, d’une valeur économique mal définie ou de contrôles des risques insuffisants. Publiée en juin 2025, cette estimation reste une prévision, pas un taux d’échec constaté.
Pour encadrer cette délégation, Az-Eddine Bennani défend, dans une tribune, un « contrat d’exécution » propre à chaque agent. Celui-ci préciserait sa mission, les données accessibles, les opérations autorisées et celles qui nécessitent une validation. Il propose aussi une traçabilité indépendante de l’agent et un responsable doté d’un pouvoir effectif d’arrêt.
La responsabilité constitue l’autre point décisif. Le 7 juillet, à Genève, Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, avait rappelé que « l’autonomie opérationnelle d’un algorithme ne doit jamais devenir une autonomie à l’égard du droit ». La ministre avait appelé à identifier un responsable humain pour les décisions qui affectent les droits des personnes, à documenter les chaînes d’agents et à garantir un recours effectif.
Pour les entreprises marocaines, l’enjeu consiste donc à accorder une autonomie proportionnée à la tâche et à ses conséquences. L’agent peut accélérer l’exécution, mais la décision de lui ouvrir des accès, de valider ses résultats ou de suspendre son activité reste un choix de gouvernance. Déléguer le travail ne dispense pas l’organisation de répondre de ce qu’elle autorise.





