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Marocains du monde : «Le débat sur le vote direct depuis les pays de résidence mérite désormais d’être ouvert sérieusement»

L’e-procuration a marqué une nouvelle étape dans la participation électorale des Marocains du monde lors des législatives du 23 septembre 2026. Une avancée qui relance toutefois le débat sur l’exercice effectif de leurs droits politiques, notamment le vote direct depuis les pays de résidence et leur représentation au Parlement. Entretien avec Abdelkhalek Hassini, auteur, enseignant et analyste des dynamiques diasporiques et des Marocains du monde.

IPar I.Zerrouk
|Publié le 13 Octobre 2026 à 12:02
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Finances News Hebdo: L’e-procuration, mise en place à l’occasion des législatives de septembre 2026, constitue-t-elle une véritable avancée dans la participation politique des Marocains du monde, ou s’agit-il d’une simplification technique du vote par procuration ?

Abdelkhalek Hassini : Je crois qu’il faut lui reconnaître ce qu’elle apporte, sans lui faire dire davantage. L’e-procuration est une avancée concrète parce qu’elle simplifie une démarche qui, pour un Marocain vivant à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres, pouvait rapidement devenir contraignante. Elle permet de participer sans être physiquement présent au Maroc et, à ce titre, elle lève un obstacle réel.

Mais elle ne change pas la nature du vote par procuration. Le Marocain du monde (MdM) ne vote toujours pas lui-même depuis son pays de résidence, il confie son choix à un électeur au Maroc qui vote en son nom. La procédure a été modernisée, pas le principe.

C’est précisément là que cette expérience devient intéressante. Elle montre qu’il existe une volonté de rapprocher les Marocains du monde du rendez-vous électoral, mais elle rappelle aussi que leur participation politique ne peut pas être pensée uniquement en termes de distance à surmonter ou de procédure à simplifier.

La Constitution va d’ailleurs beaucoup plus loin. Son article 17 parle de pleine citoyenneté et reconnaît aux Marocains résidant à l’étranger le droit d’être électeurs et éligibles. La vraie question est donc moins de savoir si l’e-procuration est une avancée, elle en est une, que de savoir quelle place elle occupe dans un processus plus large visant à rendre ces droits pleinement effectifs.

En ce sens, septembre 2026 n’a pas clos le débat. Il l’a rendu beaucoup plus concret.

F. N. H. : Cette expérience ne montre-t-elle pas aussi les limites de la procuration ? Le moment est-il venu d’ouvrir concrètement le débat sur le vote direct depuis les pays de résidence, dans le respect du caractère personnel et secret du scrutin ?

A. H. : Je suis entièrement d’accord et c’est sans doute l’un des enseignements de ce scrutin. La procuration permet de participer, mais elle introduit nécessairement un intermédiaire entre l’électeur et l’urne. Or le vote est aussi un acte intime. Le secret de l’isoloir existe précisément pour que chacun puisse choisir librement, sans avoir à révéler son vote, y compris à un proche.

Il y a également une réalité très concrète que l’on oublie parfois. Tous les Marocains établis à l’étranger n’ont pas nécessairement, au Maroc, une personne de confiance à qui donner procuration. C’est particulièrement vrai pour une partie des deuxième, troisième ou quatrième générations, dont les liens familiaux avec le pays se sont naturellement transformés avec le temps. Un droit politique ne devrait pas devenir plus difficile à exercer à mesure que les générations se succèdent.

Je pense donc que le débat sur le vote direct depuis les pays de résidence mérite désormais d’être ouvert sérieusement. Il ne s’agit pas de décréter à l’avance quelle doit être la solution, mais d’examiner les dispositifs capables de garantir à la fois l’accessibilité du vote, sa sincérité, son caractère personnel et son secret. Des expériences existent dans d’autres pays et peuvent être étudiées, mais le Maroc doit construire un dispositif adapté à ses propres réalités.

La question de fond est finalement assez simple : si un citoyen marocain réside à Paris, Bruxelles, Montréal, Madrid ou ailleurs, pourquoi la distance devrait-elle l’obliger à déléguer à quelqu’un d’autre l’un des actes les plus personnels de sa citoyenneté ?

Après avoir facilité la procuration, il est donc légitime d’ouvrir ce chantier et d’étudier les conditions dans lesquelles les Marocains du monde pourraient, demain, exercer eux-mêmes leur droit de vote depuis leur pays de résidence.

F. N. H. : L’article 17 de la Constitution reconnaît aux MdM le droit d’être électeurs et éligibles. Quinze ans après la Constitution de 2011, où en est concrètement l’exercice de cette citoyenneté politique ? Qu’attendez-vous du prochain gouvernement ?

A. H. : Quinze ans après, je crois qu’il faut partir du texte lui-même. L’article 17 ne reconnaît pas aux Marocains du monde une citoyenneté particulière ou secondaire. Il parle de «pleine citoyenneté», avec le droit d’être électeurs et éligibles. Les mots ont leur importance.

Des avancées ont eu lieu et l’eprocuration en est une récente. Mais il subsiste une distance entre la reconnaissance d’un droit et les conditions dans lesquelles celui-ci peut être pleinement exercé. C’est cette distance qu’il faut désormais réduire. On ne peut pas continuer à considérer les Marocains du monde comme pleinement citoyens dans le texte tout en laissant durablement ouvertes les questions liées à l’exercice concret de leurs droits politiques.

Ce que j’attends du prochain gouvernement, c’est d’abord qu’il fasse de cette question un véritable chantier public. Pas uniquement au moment des élections et pas seulement sous l’angle technique. Il faudrait établir un état des lieux précis de ce qui fonctionne, de ce qui freine encore la participation et des évolutions juridiques ou institutionnelles nécessaires. Cela suppose aussi d’écouter les premiers concernés, dans leur diversité, car les réalités d’un Marocain installé récemment à l’étranger ne sont pas celles d’un jeune né à Bruxelles, à Montréal ou à Amsterdam.

Il faut également sortir d’une vision dans laquelle le Marocain du monde est surtout sollicité pour investir, transférer des compétences, contribuer au développement ou défendre l’image du Maroc à l’étranger. Tout cela compte, bien sûr. Mais sa relation avec son pays ne peut pas être seulement économique, culturelle ou affective. Elle est aussi citoyenne.

Le prochain gouvernement aurait donc une responsabilité importante, celle de donner un contenu plus concret à cette pleine citoyenneté inscrite dans la Constitution. Cela demande une méthode, un calendrier et un dialogue sérieux avec les Marocains du monde.

Quinze ans après 2011, la question n’est plus de savoir si cette citoyenneté leur est reconnue. Elle l’est. La question est de savoir comment la faire vivre pleinement.

F. N. H. : Comment permettre aux Marocains du monde d’être effectivement représentés au Parlement ? Faut-il relancer le débat sur des circonscriptions dédiées à l’étranger ?

A. H. : Il faut d’abord distinguer deux choses que l’on confond souvent : avoir des Marocains du monde parmi les candidats ou les élus et assurer une représentation politique des Marocains du monde. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Un député d’origine marocaine résidant à l’étranger, élu dans une circonscription au Maroc, représente les électeurs de cette circonscription. Il n’est pas, du seul fait de son parcours, le représentant des Marocains établis à l’étranger.

C’est pour cette raison que la question des circonscriptions de l’étranger mérite d’être remise sur la table. Elle pose une question importante : des citoyens marocains qui vivent durablement hors du territoire national doivent-ils pouvoir élire des représentants devant lesquels ils constituent eux-mêmes l’électorat ? Plusieurs pays ont fait ce choix, selon des modèles différents. La France dispose de circonscriptions législatives pour ses citoyens établis à l’étranger. L’Italie a également organisé une représentation parlementaire de ses ressortissants vivant hors du pays, tandis que le Portugal élit des députés dans deux circonscriptions, l’une pour l’Europe et l’autre pour le reste du monde. La Tunisie a, elle aussi, fait le choix de circonscriptions électorales à l’étranger. Il ne s’agit évidemment pas de transposer mécaniquement l’un de ces modèles au Maroc, mais de les regarder, d’en mesurer les acquis comme les limites, et de voir ce qu’ils peuvent apporter à notre propre réflexion.

Il faudra évidemment répondre à des questions très concrètes. Comment découper ces circonscriptions alors que les Marocains du monde sont présents sur plusieurs continents ? Sur quels critères déterminer le nombre de sièges ? Comment garantir l’égalité entre électeurs et tenir compte de communautés très différentes par leur histoire, leur implantation et leur poids démographique ? Où organiser le vote ? Ce sont de vraies questions et elles méritent mieux qu’une réponse improvisée.

Mais la complexité du sujet ne doit pas conduire à l’écarter. La communauté marocaine à l’étranger a profondément changé. Elle est nombreuse, installée durablement dans ses pays de résidence et traversée par plusieurs générations. Ses préoccupations sont parfois très spécifiques : mobilité, démarches consulaires, transmission culturelle et linguistique, investissement, reconnaissance des compétences ou encore liens administratifs avec le Maroc. Il est légitime de se demander comment ces réalités trouvent leur place dans le débat parlementaire.

Je serais donc favorable à ce que la question des circonscriptions de l’étranger soit réellement étudiée, avec les Marocains du monde, les partis, les constitutionnalistes et l’ensemble des acteurs concernés. Pas comme un slogan que l’on ressort à chaque échéance électorale, mais comme une option institutionnelle à examiner jusqu’au bout.

Au fond, la représentation ne consiste pas à faire entrer davantage de Marocains du monde au Parlement. Elle consiste à savoir qui leur donne mandat, de qui l’élu tient sa légitimité et devant quels électeurs il doit rendre compte. C’est à partir de là que le débat devient véritablement politique.

F. N. H. : Pour les deuxième, troisième et quatrième générations, le rapport au Maroc évolue. Quel rôle les institutions et le tissu associatif peuvent-ils jouer pour maintenir ce lien et favoriser leur engagement citoyen et politique ?

A. H. : Le premier point, à mes yeux, est d’accepter que ce lien évolue. Un jeune Marocain né à l’étranger n’a pas nécessairement la même relation au Maroc que ses parents ou ses grands-parents, et il ne faut ni s’en étonner ni le lui reprocher. Il peut se sentir profondément lié au Maroc tout en ayant grandi, étudié et construit sa vie dans un autre pays. Son appartenance se construit avec cette double réalité. Pendant longtemps, la transmission a beaucoup reposé sur la famille, notamment la langue, les vacances au Maroc, les grandsparents, les traditions, les souvenirs. Tout cela reste précieux, mais ce n’est plus suffisant pour construire une relation durable avec les nouvelles générations. On ne peut pas leur demander simplement d’hériter d’un attachement. Il faut aussi leur donner des raisons de se l’approprier.

C’est là que les institutions ont une responsabilité. Elles doivent aller vers ces jeunes, les écouter et créer avec eux des espaces où ils puissent connaître le Maroc d’aujourd’hui, débattre, proposer, entreprendre, participer à des projets et comprendre aussi son fonctionnement politique et institutionnel. Il faut leur parler comme à des citoyens capables d’apporter leur propre regard, et non uniquement comme aux descendants de Marocains partis vivre à l’étranger.

Le tissu associatif a, lui aussi, un rôle essentiel parce qu’il travaille au plus près des réalités quotidiennes. Beaucoup d’associations sont déjà des passerelles entre les deux rives. Elles transmettent une langue et une culture, certes, mais elles créent aussi des solidarités, accompagnent des jeunes, montent des projets et entretiennent des relations concrètes avec des territoires au Maroc. Leur expérience devrait être davantage écoutée et associée à la construction des politiques destinées aux Marocains du monde.

Mais il faut également laisser une place aux nouvelles formes d’engagement. Les jeunes générations ne s’investiront pas forcément dans les mêmes structures ni de la même manière que leurs parents. Certains passeront par une association, d’autres par l’entrepreneuriat, la culture, la recherche, un projet local, un réseau professionnel ou un engagement citoyen. Cette diversité n’affaiblit pas le lien avec le Maroc. Elle montre simplement qu’il a changé de forme.

L’enjeu n’est donc pas de demander aux nouvelles générations de reproduire la relation au Maroc de celles qui les ont précédées. Il est de leur permettre de construire la leur. Et si nous voulons qu’elle comporte demain une dimension citoyenne et politique, il faut commencer par leur faire une place aujourd’hui.

F. N. H. : La citoyenneté politique des Marocains du monde doit-elle devenir une priorité pour le nouveau gouvernment ? Quelles mesures concrètes faudrait-il engager en premier ?

A. H. : Effectivement, parce que cette question ne peut plus être renvoyée d’une échéance électorale à l’autre. L’article 17 prévoit l’exercice effectif du droit de vote et de candidature depuis les pays de résidence. Quinze ans après l’adoption de la Constitution, et au lendemain d’un scrutin qui a expérimenté l’e-procuration, nous disposons de suffisamment de recul pour ouvrir ce chantier dans toutes ses dimensions.

Je ne pense pas qu’il faille commencer par annoncer une réforme supplémentaire. Il faudrait d’abord engager un chantier politique clairement identifié, avec un calendrier, des responsabilités et une véritable concertation avec les Marocains du monde. Il faut savoir où nous voulons aller, selon quelles étapes et avec quels moyens.

La première chose à faire serait d’évaluer sérieusement l’expérience des législatives de 2026. Combien de Marocains du monde étaient inscrits ? Combien ont utilisé l’e-procuration ? Dans quels pays ? Quelles difficultés ont-ils rencontrées ? Combien n’ont pas participé et pour quelles raisons ? Ces données sont essentielles pour comprendre les usages, les obstacles et les attentes. Une politique publique ne peut pas se construire sur des impressions.

Il faudrait ensuite mettre réellement à l’étude les modalités permettant aux Marocains du monde d’exercer eux-mêmes leur droit de vote depuis leur pays de résidence, avec toutes les garanties nécessaires. Parallèlement, le débat sur leur représentation parlementaire doit être mené jusqu’au bout, y compris sur la question des circonscriptions de l’étranger. Il ne s’agit pas de décider à l’avance de la solution, mais d’examiner sérieusement les différentes options, leurs implications juridiques, leur faisabilité et les garanties démocratiques qu’elles exigent.

J’ajouterais une exigence qui me paraît essentielle : les Marocains du monde doivent être associés à ce travail dès le départ. Pas seulement quelques personnalités consultées ponctuellement à Rabat. Il faut entendre les associations, les chercheurs, les entrepreneurs, les compétences marocaines à l’étranger, mais aussi les jeunes et les nouvelles générations. Une politique qui les concerne directement ne peut pas être pensée sans eux.

Ce chantier devra naturellement s’inscrire dans le cadre tracé par les orientations royales du 6 novembre 2024. Elles ont fixé un cap précis pour refonder la gouvernance institutionnelle des Marocains du monde, autour d’un CCME appelé à exercer pleinement ses missions constitutionnelles et de la Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger, destinée à devenir le bras opérationnel de cette nouvelle politique. Près de deux ans après ces orientations, l’enjeu est d’abord que cette nouvelle architecture institutionnelle se concrétise pleinement. C’est une étape attendue, parce qu’elle doit précisément permettre de dépasser la dispersion des intervenants et de donner davantage de cohérence à l’action publique en direction des Marocains du monde. La participation citoyenne et politique devra naturellement trouver sa place dans cette dynamique.

Au fond, il ne s’agit pas de demander un traitement particulier pour les Marocains du monde. Il s’agit de rendre pleinement effectifs des droits qui leur sont reconnus. Vivre à l’étranger ne devrait pas signifier exercer sa citoyenneté marocaine par intermittence. C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu des prochaines années, à savoir permettre aux Marocains du monde, où qu’ils vivent et quelle que soit leur génération, de prendre pleinement leur place dans la vie citoyenne et politique de leur pays.

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