Octobre rose au Maroc : La sensibilisation avance, le dépistage traîne
Le ministère de la Santé a lancé, le 1er octobre, la nouvelle édition de sa campagne contre les cancers du sein et du col de l'utérus. Derrière les rubans roses, un chiffre résiste : le cancer du sein reste le premier cancer féminin au Maroc, souvent diagnostiqué trop tard.

Depuis le 1er octobre et jusqu'au 31, le Maroc vit sa campagne annuelle «Octobre rose». Cette année, le ministère de la Santé et de la Protection sociale (MSPS) a retenu le slogan «Votre santé est précieuse… la prévention et la détection précoce vous protègent». Spots, affiches, centres de santé mobilisés : le dispositif est rodé, hérité du premier Plan national de prévention et de contrôle du cancer (2010-2019) et poursuivi par le deuxième, prévu jusqu'en 2029. L'objectif reste le même depuis quinze ans : faire entrer la mammographie et l'autopalpation dans les habitudes, avant que la maladie ne s'installe.
Le constat qui justifie cette mobilisation n'a, lui, pas changé. Selon Latifa Chérif, députée USFP et présidente de l'Association des amis du Ruban rose, le cancer du sein touche chaque année environ 13.000 femmes au Maroc, soit une femme sur huit. Un chiffre qui recoupe celui du Registre des cancers de la région Casablanca-Settat (2018-2021), où le cancer du sein représente 39,1% des cancers enregistrés chez les femmes, loin devant celui du col de l'utérus (6,5%). Le Maroc colle ainsi à la tendance mondiale, où le cancer du sein demeure le cancer féminin le plus fréquent. Mais Latifa Chérif insiste sur un point : détecté tôt, le cancer du sein est «guérissable à 100%». Elle-même en a guéri, d'une forme sévère.
Un maillage territorial, des moyens en question
Sur le papier, l'offre de soins s'est étoffée. La campagne 2025 recensait 57 centres de référence de la santé reproductive, 12 centres régionaux d'oncologie et deux pôles d'excellence d'oncologie gynéco mammaire, aux CHU de Rabat et de Casablanca. Des unités mobiles de mammographie ont aussi été déployées pour atteindre les femmes des zones rurales, un public historiquement moins couvert par le dépistage, dans un pays où l'accès aux soins reste très inégal entre le monde urbain et le monde rural. Le volet prévention s'est élargi avec la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV), principal facteur de risque du cancer du col de l'utérus, proposée aux filles de 11 ans en coordination avec les écoles.
Mais la sensibilisation se heurte à une réalité documentée depuis des années par les oncologues marocains : une majorité de cancers du sein sont encore diagnostiqués à un stade avancé, ce qui réduit les chances de guérison et alourdit le traitement, par rapport à une détection précoce où les taux de survie sont nettement meilleurs. Les retards tiennent à plusieurs facteurs qui reviennent dans les études et les témoignages de terrain : la pudeur autour de l'examen clinique, la méconnaissance des symptômes, l'éloignement géographique de certains centres, et le coût réel du parcours de soins.
Latifa Chérif cite un chiffre concret une simple mammographie coûte environ 1.000 dirhams au Maroc, une somme qui reste un obstacle majeur pour les femmes les plus vulnérables. Elle appelle le ministère de la Santé à accélérer les campagnes de dépistage auprès des femmes rurales et des femmes démunies, et plaide pour que le ministère se modernise en établissant des statistiques officielles sur la maladie, un travail qui, selon elle, fait aujourd'hui défaut.
Au-delà du mois rose
Octobre reste le mois où le sujet sort de l'ombre, porté par des associations comme les Amis du Ruban rose, des campagnes d'entreprises, des walks de sensibilisation et des prises de parole de personnalités publiques relayées sur les réseaux sociaux. Sur le terrain, l'association de Latifa Chérif déploie des caravanes médicales dans les zones rurales pour apprendre aux femmes l'autopalpation et à identifier les signes d'alerte sans céder à la peur, tout en accompagnant moralement et psychologiquement les femmes atteintes ou guéries.
Mais les acteurs de santé publique le répètent chaque année : la détection précoce ne se joue pas en un mois. Elle suppose un accès continu à la mammographie, un suivi après dépistage et une prise en charge rapide en cas de diagnostic positif, douze mois sur douze. Le ministère affirme poursuivre cet effort «en coordination avec les différents intervenants», sans détailler cette année de nouveaux chiffres de couverture du dépistage. C'est précisément ce qui manque encore au débat public, selon Latifa Chérif: des données actualisées et officielles sur le nombre de femmes effectivement dépistées, pour mesurer si la campagne fait réellement progresser le taux de dépistage, ou si elle se contente, chaque automne, de rappeler l'ampleur du problème.





